
Topos éternel de la littérature et du cinéma, la lutte du Bien et du Mal est le thème central du chef-d’œuvre de Charles Laughton, La Nuit du Chasseur. Ici, ce combat emprunte des voies étonnantes : le Mal en effet s’incarne en un pasteur, le révérend Powell, magnifiquement interprété par Robert Mitchum (probablement dans son plus beau rôle). L’ellipse initiale fait passer le spectateur de la découverte d’un meurtre par des enfants – du cadavre, nous ne verrons que les jambes, féminines – à un culte célébré par Powell, évoquant l’hystérie mystique des personnages de Flannery O’Connor. Le personnage se vêt d’une aura inquiétante. Dès lors, ses apparitions associent la Bible et le crime – mais l’Ancien Testament n’est-il pas empli de violence ? Le pasteur porte en lui le mal, même s’il se fait le chantre du bien, moyen qu’il utilise pour manipuler à loisir son entourage. Tous succombent, sauf un enfant, image du courage et de la stabilité dans cet univers tourmenté.
L’inquiétude est une des constantes du film. Elle imprègne de plus en plus profondément un univers pourtant paisible et beau : les paysages calmes, le soleil radieux du jour et les nuits étoilées devraient plutôt créer un cadre bienveillant. Mais la clarté de la lune qui baigne d’une douce lueur le coucher des enfants est violée par l’ombre du chasseur. Chaque moment, chaque objet possède une double valeur : la poupée recèle le trésor recherché par Powell. Objet transitionnel et rassurant, inséparable de la petite fille, elle est l’appât qui guide le prédateur. La pomme, fruit du péché, est offerte en réconfort, puis en témoignage de gratitude. La barque fuit, elle n’a pu être calfatée, mais procure le salut aux enfants fugitifs. Cette symbolique de l’ambivalence trouve son apogée sur le corps même de l’assassin, par les célèbres mots « HATE » et « LOVE» tatoués sur les mains de Powell. Celui-ci les utilise dans une grotesque pantomime représentant le combat du Bien et du Mal, dans lequel d’ailleurs le Bien a beaucoup de mal à l’emporter. L’hymne religieux lui-même, mélodie récurrente, se trouve chargé de menace, et signifie pour les enfants l’approche de l’ennemi.
La deuxième partie du film peut être considérée comme une course-poursuite d’une lenteur paradoxale. C’est au rythme du fleuve que les enfants tentent de s’éloigner de leur poursuivant juché sur un cheval de ferme et qui ne les suit que de loin, mais dont l’approche est inexorable. Le danger menace dans ce cadre idyllique aux eaux paisibles, aux rives accueillantes dont l’abri semble sûr mais se révèle fragile. L’œuvre se mue en « river movie » à la beauté fascinante, alternant les plans sur une nature splendide et sereine et sur les enfants endormis. Enfin, un havre : la maison où Miss Cooper – une Lilian Gish forte et touchante – recueille les enfants que le fleuve lui amène, telle la fille de Pharaon dans le livre de l’Exode. La religiosité dévoyée de Powell s’oppose à celle de la femme aimante et protectrice, à la fois mère et père pour ces enfants qui ont perdu un père assassin et une mère aveuglée les ayant tous les deux, à leur manière, soumis au danger. C’est d’elle que viendra le salut, dans un happy end peut-être trop moral mais rassurant. La religion est sauve !
Ainsi, la force de ce film magistral est de nous faire adopter une série de points de vue indéfendables. En effet, le père des enfants fait promettre à ceux-ci de cacher les dix mille dollars qu’il a volés au prix de deux vies, forfait pour lequel il est pendu : à aucun moment nous ne sommes tentés de lui reprocher de placer ses enfants dans une situation si périlleuse, et nous nous identifions à cette lutte pour le respect de la parole donnée incarnée par John, le petit garçon. Nous acceptons de même que seul cet enfant détienne la possibilité du salut. Aucun adulte n’est protecteur: la mère n’a pas su mettre ses enfants à l’abri, elle a introduit le loup dans la bergerie ; les voisins, pourtant bienveillants, se sont laissés manipuler par Powell, prenant son parti contre les deux orphelins ; oncle Birdie, le seul confident de John, est ivre lorsque celui-ci l’appelle au secours… Seule Miss Cooper leur vient en aide, mais son apparence est frêle, sa voix douce et son visage celui d’un vieil enfant. Les autres adultes, ceux qui ont côtoyé Powell, lui ont fait confiance et se sont laissés berner par lui au détriment de John et de Pearl, tentent, à la fin, alors que tout est consommé (le coupable a été condamné à mort), de prouver leur appartenance au monde du Bien, par une action immonde : le lynchage de Powell (dans une scène qui rappelle le Fury de Fritz Lang). Le garçon, lui, a refusé de dénoncer son bourreau… Final ambigu pour une œuvre riche, belle, émouvante et troublante.