Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

jeudi 26 février 2015

Claude Chambard : Tout dort en paix, sauf l'amour



Hans Memling, Portrait d'une jeune femme, 1480 (Memling in Sint-Jan, Bruges)



   Va-t-on, en vérité, songeant à poèmes, auprès de poèmes, par tels chemins ? Cette foulée n’est-elle qu’acheminement et  détour de toi à toi ? Mais ce sont en même temps, parmi tant d’autres chemins, chemins aussi où la parole trouve voix, ce sont  rencontres, chemins d’une voix vers un toi vigilant, tronçons d’une existence peut-être à venir, un projet de soi sur soi, au long de pareille cherche… Sorte de retour à l’endroit natal.
                      Paul Celan,  Le Méridien, Fata Morgana, trad. André du Bouchet.


La vie est un « nécessaire malentendu », l’écriture un chemin qui la parcourt en tous sens, vers le passé ou l’avenir, se jouant des frontières convenues entre réel & fiction, rêve & réalité. D’une bifurcation à l’autre, la poésie de Claude Chambard se déploie hors de tout schéma, mais dans le constant accompagnement de figures aimées, connues de chair ou de mots. Les limites s’abolissent entre l’existence et la mort, l’écriture se fait appel, trait d’union entre les vivants  & « ceux qui font signe depuis l’autre rive ». Cette idée se développe dans toutes les œuvres de Claude Chambard, dans Allée des artistes, texte magnifique dédié à Magdi Senadji, l’ami disparu, dans Young Appolo qui anime la silhouette de Walter Benjamin, au-delà de sa disparition à Port-Bou, fantôme qui s’incarne bientôt en le narrateur qui est aussi un lecteur… Je pourrais citer tous les titres de cette œuvre riche & discrète tel un trésor qui doit être découvert.  Le livre permet à la vie de se perpétuer, de se transmettre, il constitue la survie d’une pensée, d’émotions, de souvenirs, mais aussi le chemin d’un être à l’autre, que cet autre soit différent ou qu’il soit l’enfant que nous ne sommes plus.

Tout dort en paix sauf l’amour, ce texte poétique au titre merveilleux inspiré par Georges Perec, cinquième étape d’Un nécessaire malentendu, s’engage comme un voyage qui débute dans la Montée des Couardes, au sens propre comme au figuré. En effet, le livre se rattache au livre, les épisodes successifs se fondent pour construire l’œuvre qui serait la vie. L’écriture, de découverte en découverte, de lieu en lieu, se déplie en un territoire qui à chaque poème s’agrandit. Elle est « la côte, le chemin blanc des Couardes » & le  texte déjà publié chez Contre-Pied en 2009 & repris quasi à l’identique dans les trois premiers chapitres de Tout dort en paix nous engage dans un itinéraire qui s’annonce différent. Elle est un travail difficile & physique. C’est un chemin d’encre violette, bleue, noire ; elle « chante l’origine » & concrétise l’espace où se rejoignent l’enfance & la vieillesse, puisqu’il est parcouru par le narrateur & son grand-père. L’écriture permet-elle de s’approprier celui qui nous a engendrés ? Elle rend possible la fusion et la survie par le souvenir pérennisé. Elle est présente dès l’enfance, dans les sentiers empruntés, les allées parcourues, les couloirs arpentés. Claude Chambard cherche un lieu où le mouvement rejoindrait l’immobilité. Il peut être un train qui se déplace alors que le corps est dormant, un navire qui rejoint une île où les déplacements seront circonscrits, un chemin qui monte, qui essouffle, mais qui revient à son point de départ : des terrains glissants, à la fois connus et imprévisibles puisqu’ils suscitent le rêve & font naître le souvenir, lui aussi immuable et changeant.

L’œuvre de Claude Chambard est habitée d’enfance et de lectures, c’est une demeure de livres, protectrice face au monde incertain qui se conçoit en cercles concentriques dont le milieu serait occupé par la maison du grand-père aimé. Ces anneaux ondoient comme une eau dormante perturbée par le jet d’un galet – mais il faut se méfier, elle peut effacer, engloutir, faire disparaître. Ecrire, c’est se protéger et protéger les siens. On écrit aussi pour se défaire des liens originels, ceux du sang, & pour en créer d’autres, plus solides :
J’écris sur un secret qui demeure entier, imprononcé, retranché de l’histoire commune des miens, survivant à cet homme qui n’a pas voulu défaire le nœud de mes terreurs enfantines, qui, dans l’instant même de sa disparition, ne m’a pas reconnu pour autre chose qu’un aveuglement, une farce de la vie. (p. 25)
L’enfance n’est pas ce temps heureux que l’on idéalise : son souvenir s’emplit de menaces, comme ces Indiens de cinéma dont la mémoire ressuscite l’angoisse. Peut-être pour la fuir, le narrateur entreprend alors un voyage vers une île lointaine et proche. C’est la Zélande et Middleburg, à la douce lumière d’un paysage flamand, aux discrètes dorures d’une toile de la Renaissance. C’est aussi l’aventure et la surprise de rencontres inattendues : parmi elles une traduction de Perec, le capitaine Haddock, un pasteur… L’imaginaire colore le réel, le spectacle vécu s’enrichit des fantasmes de l’enfant, des drames du passé – y compris ceux qu’il n’a pas vécus, par exemple celui d’un « docker piqué par un serpent-minute » -  mais la possibilité d’une « extase » s’entrevoit dans la paix du lieu qui rappelle l’Ordet de Dreyer.

J’avais toujours eu la vague certitude, qu’un jour de ma vie, j’arriverais dans un lieu magique qui, en me livrant ses secrets, me donnerait la sagesse & l’extase, peut-être même la mort (…) (p. 34)
Piet Mondrian, Composition V, 1914 (MoMa, New-York)

Comme un livre ouvert, l’horizon s’élargit en

chemins plats
polders immense rosée
tous ces côtés verts
& côtés dorés & côtés bleus

Il ne s’agit pas d’une errance mais d’un retour dans le lieu de la mémoire et des livres, de la peinture & de l’amour, dans ce pays que s’est créé le narrateur & qui est aussi réel que la vie – puisque le souvenir déjà est la mort de ce qui a été vécu. Ce terrain est beaucoup plus solide, il ne disparaîtra pas. Intégré dans ce paysage il est possible de dormir… mais l’amour est loin. Ce ravissement teinte l’existence de couleurs nouvelles, pressenties depuis l’enfance mais contemplées pour la première fois. Cependant le passé demeure présent & ranime l’angoisse, toujours sourdement tapie et menaçante. La stabilité de cette terre paisible n’est qu’illusoire puisque nous vivons avec notre enfance, nos malheurs passés, nos peurs. Le malentendu est vital & originel, sans lui, plus de mouvement, plus de voyage, plus d’écriture, même si le langage qui conçoit le monde peut aussi le détruire.

C’est un souvenir dans la rosée, il ne justifie rien. Y aura-t-il pour de vrai un matin demande l’enfant – l’infans est ainsi vaincu. Irrécupérable. Sa tête trouée & désappointée. Vent du Nord, ce n’était pas encore la mort.
Aucune syllabe pour aucune phrase.
Phrase est un ricanement.
                          Tout dort en paix, sauf l’amour. 

Ainsi, Claude Chambard poursuit son chemin d’inquiétude ; il se déplace avec ses fantômes, ses vivants. Son écriture réfléchit l’existence, en suit les détours, les séparations, les retrouvailles, & ce territoire de mots enveloppe et nourrit d’autres lieux solitaires & partagés. Elle est singulière, mais tisse des liens étroits & bouleversants avec des amis de mots (Montaigne, Walser, Bernhard, Sebald…) :

Maintenant, où la lune, en faisceaux de lumière tendre, rougeoie, maintenant, où l’excédent tranquille de paix coule, comme des vagues douces sur les mensonges, maintenant, près des amoncellements de feuillage dans la forêt haute, maintenant, aucun nuage ne les porte dans la splendeur au-dessus de nous, maintenant, nous allons perdre le rocher, la montée des Couardes, la vallée même & tout le commencement





 Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l'amour
- Un Nécessaire Malentendu, V
(Le Bleu du Ciel, 2013)

mercredi 28 mai 2014

Antonio Lobo Antunes : Explication des oiseaux.




JEUDI

(...)

   Il pense D'où nous téléphonais-tu, papa? De Hambourg, de Paris, de Londres, de grandes villes inconnues sous la pluie? D'une chambre d'hôtel, un verre de whisky à la main, une jeune femme en manteau de fourrure, ressemblant à une de ces actrices de cinéma qu'on trouve dans les paquets de chewing-gum, assise sur une chaise, t'attendant? Il pense Tu as été heureux, tu es heureux, que demandes-tu à la vie? Un jour, quand j'étais petit, une fin d'après-midi, nous étions à la ferme et une bande d'oiseaux s'est envolée du marronnier près du puits vers la tache de la forêt que le début de la nuit rendait bleue. Leurs ailes battaient avec un bruissement de feuilles agitées par le vent, les petites feuilles minces, innombrablesd'un dictionnaire, je te tenais par la main et tout à coup je t'ai demandé Explique-moi les oiseaux, une requête embarrassante pour un homme d'affaires. Mais tu as souri et tu m'as dit que leurs os étaient faits de l'écume de la plage, qu'ils se nourrissaient des miettes du vent et que, quand ils mouraient, ils flottaient le dos en l'air, les yeux clos comme les vieilles femmes pendant la communion. (...)" [p.54-55]



Antonio Turok, Basuero, Guatemala 1981



" VENDREDI

   Témoin Alice F., chef du personnel à l'hostellerie d'Aveiro et résidant dans la susdite à Aveiro. Elle prêta serment et aux questions concernant d'éventuels empêchements elle répondit négativement. Interrogée, elle déclara : Que le mardi 10 février, entre seize et dix-sept heures, elle se trouvait à son poste de travail en train d'expliquer leur note à un couple d'Anglais d'un âge avancé et de surveiller le transport de leurs bagages jusqu'à la voiture de location dans laquelle ils étaient arrivés, quand entra un enfant de sexe masculin, d'environ douze ans, fils de la cuisinière de l'auberge, lequel, étant dans un état d'agitation extrême, poussa l'Anglaise de son coude sale et cria au témoin "Madame Alice, venez voir ce qu'il y a là-bas." Comme le témoin le chapitrait avec sévérité à propos de son manque de manières et de son absence totale et absolue de respect à l'égard de l'industrie touristique, incarnée en l'occurrence dans la personne de la Britannique âgée dont le comportement se réglait en toute circonstance, comme il est d'usage dans ces îles, sur les commandements de la plus parfaite éducation, l'enfant jeta violemment par terre un support en fil de fer peint en blanc, rempli de jolies cartes postales représentant les curiosités de notre beau pays telles que Monsaraz et autres recoins, et avec une exaltation incontrôlable il s'écria : "Arrête tes sermons espèce de conne il y a un homme mort là-bas au milieu du sable." Bien qu'incrédule car elle connaissait bien l'étrange fertilité des imaginations enfantines que les moyens de communication modernes exploitent de façon malsaine, le témoin hâta le départ du couple étranger en allant prendre congé d'eux avec force sourires dans la cour de l'hostellerie, et dès que le véhicule eut disparu en cahotant sur la route bordée de pins et d'arbustes flétris par la sécheresse, elle s'adressa à l'enfant et après s'être exclamée "C'est ça qu'on t'apprend à l'école, petit crétin", elle lui demanda d'un ton réprobateur : "Qu'est-ce que c'est que cette effronterie dans un établissement privé?" ce à quoi il lui fut répondu, au milieu de gros mots que le témoin n'ose pas rapporter ici et qu'il attribue à la dissolution progressive des mœurs déclenchée par la lamentable période révolutionnaire que pour notre malheur nous traversons, qu'il y avait le cadavre d'un homme à deux cents mètres environ à l'ouest du bâtiment de l'hostellerie, à demi rongé par la voracité irrépressible des mouettes, et qui semblait correspondre, de par ses vêtements, ses lunettes et sa taille, au corps d'un pensionnaire arrivé le jeudi précédent avec son épouse et qui avait l'habitude de se promener avec elle le long de la rive de l'estuaire, plongés tous deux dans de longues conversations dont le témoin ignore le contenu et les thèmes. Malgré de légitimes hésitations et des doutes quant à la véracité des informations reçues, par acquit de conscience le témoin se dirigea vers le lieu indiqué, que les oiseaux du Vouga survolaient en essaims, ce qui l'intrigua, car tant d'oiseaux et tant de croassements ne sont pas habituels au-dessus du sable par un matin sans pluie, mais gris, poisseux et humide d'un brouillard qui enveloppait la ville dans un linceul de larmes immobiles, et elle tomba au milieu des roseaux sur le cadavre du pensionnaire Rui S. identifié à la page deux du présent procès-verbal, ventre en l'air, bras écartés, et dont le visage méconnaissable avait manifestement été déchiqueté par les coups de bec des oiseaux. Le témoin eut immédiatement  la certitude de se trouver face au susdit Rui S., non seulement en raison des faits déjà consignés dans la présente déposition mais aussi à cause d'un des yeux du cadavre, intact, rond, gigantesque, qui la fixait avec cette expression de souci anxieux ou de résignation soumise avec laquelle il la regardait ordinairement, même pour lui demander la clé de sa chambre. (...)" [p.97-99]

Antonio Lobo Antunes, Explication des oiseaux, Christian Bourgois, 1991, traduction Geneviève Leibrich.


dimanche 4 mai 2014

Pour entrer dans Le cercle de feu...


Peu après ils arrivaient au village. Ils passèrent dans la cour noircie par les intempéries de la première des trois fermes. Ils plongèrent dans une fumée de bois odorante, plongèrent dans la puanteur du fumier et des bêtes ; un roquet aboya à leur passage, sautant au bout de sa chaîne qui le tirait en arrière et l'étranglait ; dans le trou béant de l'une des fenêtres un visage apparut, les suivit des yeux ; ils s'engagèrent sous la passerelle qui menait à la grange, et lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur de la chapelle où ils rejoignirent la route, ils sentaient encore les yeux qui les épiaient.
   "Je constate qu'ils sont toujours aussi curieux", dit Jerschek. 
   Et Hilde "Méfiants, plutôt. Et non sans raison." A ces mots, elle prit appui sur son talon droit et obliqua en direction des bâtiments de l'auberge. Il vit l'empreinte en forme d'escargot laissée par sa chaussure cloutée dans la boue ; ensuite seulement, il aperçut les autres empreintes, empreintes de pieds, de roues, de sabots. "Tout laisse sa trace", songea-t-il. Mais soudain il n'y eut plus la moindre trace car la route devenue plus large était noyée sous les flaques ; et la plupart de ces flaques mêlées de déjections avaient une teinte d'un brun luisant. Et tiens ! Là, le jeu de quilles ! La haute grange noircie par les intempéries. Le panneau tordu avec l'inscription REININGSHAUSBIER. Et là, quelques charrettes disloquées et un vieux tracteur. En face, le pylône avec les deux isolateurs blancs... Jerschek tendit l'oreille. Un son métallique presque inaudible rôdait dans les airs, une plainte solitaire comme émise par de lointaines voix d'anges, froide, étrange. Il regarda en l'air. Cela venait des deux fils de cuivre. Vie et mort semblaient soudain être très proches l'un de l'autre. L'un des fils courait vers le pignon de la maison, l'autre (et c'était sans doute lui qui produisait ce son) rejoignait le pylône suivant. Les isolateurs scintillaient dans l'air turbulent. Figés, blancs, se détachant sur le ciel plus sombre. Et à présent, la maison ! voûtée par l'âge, branlante. - Oh là là ! Avec ses marches de pierre érigées vers l'entrée, elle se dressait telle une île dans les flaques ; et la porte grande ouverte était comme une bouche d'ombre.
   "Qu'est-ce que tu veux faire là-dedans ? s'enquit-il.
   - Acheter quelque chose, dit-elle.  De quoi faire à manger. Il n'y a plus rien à la maison." Pataugeant dans la boue, elle avança vers la maison. Des voix d'anges ou de démons chantaient au-dessus de sa tête.
   La maison avait l'air abandonnée. Seule l'enseigne indiquait qu'il s'agissait d'une auberge. "Je vais tâcher d'avoir un morceau de viande", dit-elle - puis (comme en passant) : "Tu n'aurais pas envie d'une Slibowitz ?"
   Elle se retourna vers lui en souriant.
   "Moi non, dit-il.
   - Mais moi, oui", dit-elle.
   Il éclata de rire. "Au nom du ciel ! Tu as donc si soif ? Dans ce cas, on va manger quelque chose ici."
   Elle se déclara d'accord, parut même soulagée. Elle dit : "Bien. En contrepartie, je cuisinerai quelque chose pour ce soir. Tu as un peigne? J'ai les cheveux complètement emmêlés." Elle posa le pot à lait et s'approcha de lui. 
   "Là, dans la petite poche extérieure de ta veste, tu en avais toujours un sur toi." Elle plongea les doigts dans sa poche et en retira le peigne. "Et voilà !" Elle émit un rire bref. "Toujours aussi soigneux ! Et vieux jeu avec ça !"
   Et il se produisit alors quelque chose qui le prit par surprise bien qu'il sût qu'il fallait s'y attendre ; mais en l'occurrence, cela se produisit inopinément et d'une manière tout à fait nouvelle pour lui : c'était comme une agression contre quelque chose en lui qu'il ne connaissait pas encore lui-même. Tête penchée, bras relevés, elle se tenait à deux pas en face de lui et se peignait en le dévisageant entre ses mèches débordantes. Mais il y avait quelque chose de bizarre dans ses yeux, à croire qu'elle lorgnait par-dessus ou à côté ou encore à travers lui. Et pourtant, elle le regardait ; il n'y avait aucun doute là-dessus. Est-ce qu'elle louchait ? Etait-elle affectée d'un soudain strabisme ?
   "Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ?" demanda-t-il, à nouveau envahi par une peur sourde, indéterminée. "Est-ce que je te regarde ?" fit-elle tranquillement. Je regarde la montagne derrière toi."
   Et à cet instant, il sentit la peur monter en lui comme une vague noire et silencieuse, et il sut que dans son dos la montagne les épiait, monstrueuse, l'effroyable montagne d'ossements, la haute, l'infranchissable muraille d'ossements blanchis ; et il sentit le regard de Hilde fixé sur lui, inexorable, et tandis que le vent retenait un instant son souffle, il entendit le crissement du peigne fourrageant dans ses cheveux, et en même temps que la peur le submergeait, le soulevait, il perçut l'odeur de Hilde : fine et cependant âcre : bestiale ! diabolique ! - et toute une horreur sans nom le saisit et il se retrouva perché tout en haut de l'énorme vague, si bien qu'il se mit à vaciller sur son dos comme sur une vertigineuse arête ; et il sut : d'un côté était le dégoût, donc le salut ; de l'autre s'ouvrait un abîme ; et il se sentait déjà aspiré par cet abîme, se cramponna pourtant avec l'énergie du désespoir tout là-haut, s'efforçant de tomber du bon côté, du côté du dégoût ; cependant Hilde était entre-temps parvenue à ses fins, s'approchait de lui et glissait le peigne dans sa poche, et déjà il était tombé, hélas pas du bon côté, celui du salut, mais de l'autre. 
   Il s'aperçut qu'il avait soudain la bouche sèche comme du carton. Il tâche de déglutir - et : "Tu ne sens plus du tout comme une fille de ferme, articula-t-il à grand peine.
    - Ah bon ? fit-elle. Et je sens quoi ?
   - Autre chose, dit-il.
   - Mais quoi ?
   - Je ne sais pas, moi. Quelque chose d'infect."
   Elle souriait toujours. Oui, elle souriait, et elle ne recula pas comme il s'y attendait. Bien au contraire : elle s'approcha de lui, leva les bras et lui enlaça le cou. 
   "Et alors ? fit-elle. Pourquoi tu me dis ça ? Je le sais très bien."
Deux plis vulgaires apparurent au coin de sa bouche. "Ne me dis pas que ça te gêne !" Dans ses yeux scintillait le regard d'argent, mais il scintillait tout à coup comme un couteau. "Je ne crois pas que ça te gêne le moins du monde", dit-elle d'une voix qui avait soudain pris une inflexion métallique. "En tout cas, pas plus que ça ne dérange les mâles en général. Et tu n'es pas différent d'eux, que je sache."
   "Le sort en est jeté", songea-t-il : "Tu es la dernière des salopes ! dit-il à voix basse.
   - C'est juste, dit-elle. Et je m'en flatte." Elle porta soudain la main à son nez et le secoua. "Tout ce que tu peux flairer avec ton nez de youpin, mon cochon !
   - Tu veux dire mon nez d'aigle typiquement aryen ! N'est-ce pas toi qui le qualifiait ainsi ?", nasilla-t-il. Du coup, elle le lâcha. "Oui, à l'époque, dit-elle avec un rire sec. Je ne pouvais pas savoir que ce machin te permettait de flairer d'avance une charogne qui ne viendrait à maturité qu'en quarante-cinq."
   Elle empoigna le pot à lait et gravit les marches. Les muscles de ses jambes se tendirent sous la peau brillante. Il la suivit des yeux - et : "Quelles armes ! songea-t-il. Des armes redoutables, des armes de combat ! Des armes méprisables !" ET soudain, il sentit un goût de fer dans sa bcouhe, et dans ses doigts l'envie de l'étrangler, et dans ses oreilles tintait le chant métallique des lignes électriques.


Hans LEBERT, Le cercle de feu (Der Feuerkreis), Editions Jacqueline Chambon, 2004, traduction par Bernard Kreiss.
   

mercredi 23 avril 2014

Paul Celan, Toujours-encore.





 Certes le poème - le poème aujourd'hui - se révèle, et cela ne tient, je pense, que de façon accessoire aux obstacles - qu'il ne faut pas minimiser - de son vocabulaire, à l'abrupt d'une syntaxe comme à un sentiment plus vif de l'ellipse - le poème se révèle, on ne peut en disconvenir, enclin forcément au mutisme.

   Il persiste - qu'on me passe, après tant de formulations extrêmes, celle-ci - le poème persiste aux confins de lui-même ; il se révoque, il se reporte sans relâche, afin de durer, de son Déjà-plus à son Toujours-encore.




   Ce Toujours-encore ne sera jamais cependant qu'un Parler.
   Non plus parole en soi que "concordance", je crois, fondée sur la parole uniquement. Mais parole délivrée, actualisée, sous le signe - radical - de telle individuation qu'avertie de ses bornes, comme de sa latitude, une parole impose.
   Ce Toujours-encore se découvre dans le seul poème de celui qui n'oublie pas qu'il parle dans l'angle d'inclinaison de son existence, dans l'angle d'inclinaison où créature s'énonce.
   Le poème serait dès lors - plus que jadis, ouvertement, parole d'un seul devenue figure, - et du plus intime de soi aspirant à une présence. Le poème est solitaire. Il est solitaire et sur le pas. Qui le trace s'avère à lui délié. 
   Mais le poème alors n'est-il pas manifeste ici, dans la rencontre déjà   - dans le secret de la Rencontre ?



   Le poème est tendu vers un autre, éprouve la nécessité d'un autre, une nécessité du vis-à-vis. Il le débusque sans trêve, s'articule allant à lui. Toute chose, tout être, comme il chemine vers l'autre, sera figure, pour le poème, de cet autre.
   Le poème, dans l'attention qu'il voue à l'objet de la rencontre - à ce détail, couleur, structure, coupe,qu'il restitue, ces "tressaillements", ces "allusions", n'est en rien tributaire, je crois, de quelque avance du regard rivalisant avec des appareils chaque jour plus perfectionnés - ou avalisant leur progrès - : son attention, ici, à travers nos dates que, toutes, il maintient, est une concentration plutôt. L'attention - je citerai, ici, volontiers, d'après l'essai de Walter Benjamin sur Kafka, un mot de Malebranche - "l'attention est la prière naturelle de l'âme".




   Le poème tend - dans quelles conditions ! - au poème de tel qui - à nouveau, et sans trêve - prend garde, fait face à ce qui apparaît, interroge et interpelle ce qui apparaît ; il devient dialogue - il est souvent dialogue éperdu.
   C'est dans l'espace d'un tel dialogue que la chose interpellée se constitue, qu'autour de moi qui l'interpelle et lui donne son nom, elle peut se rassembler. Mais convertie - du fait de cette dénomination - aussitôt en un toi, elle introduit dans la présence son altérité. Même dans cette présence, ici, du poème - le poème tient toujours dans cette présence ponctuelle, unique - dans sa proximité immédiate même, elle concède à l'autre une parcelle de sa vérité : le temps de l'autre.
   Nous sommes, pour peu qu'avec les choses s'anime ce lien de la parole, sur une interrogation toujours, quant à leur provenance et leur destination : sur une interrogation "ouverte à jamais", "ne parvenant jamais à fin", qui ne désigne que l'accès, vacance, libre étendue - nous sommes loin - dehors.



Paul Celan, Le Méridien, 1961 (discours prononcé à la réception du Prix Georg Büchner à Darmstadt, trois ans après le Discours de Brême), traduction André du Bouchet, Fata Morgana, 2008. P. 32-35.

Notule...

Non, ce blog n'est pas destiné à mourir. Il compte pour moi : je n'en suis pas particulièrement fière mais cet espace a été la source de très belles rencontres, de celles qui changent une vie.
J'ai déjà à l'idée mes prochaines chroniques : je ne sais quand elles verront le jour -rapidement, j'espère). Mais j'y laisserai aussi régulièrement une place pour les textes que j'aime. Soyons logiques : le texte est incomparablement plus important que sa critique.
Alors, à très bientôt...

vendredi 5 avril 2013

David COLLIN, Les cercles mémoriaux



A un Cronopio... 
Et puis, pour Claude Rouquet grâce à qui je voyage, je me passionne, je réfléchis, je suis émue. Bon anniversaire, L'Escampette !
Quand s’approche la fin, il ne reste plus d’images du souvenir ; il ne reste plus que des mots. Il n’est pas étrange que le temps ait confondu ceux qui une fois me désignèrent avec ceux qui furent symboles du sort de l’homme qui m’accompagna tant de siècles. J’ai été Homère ; bientôt je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort.
    J. L. Borges, L’Immortel, in L’Aleph (traduction par Roger Caillois et René L.-F. Durand, revue par Jean-Pierre Bernès.


   Il est difficile de saisir le mouvement qui anime le beau roman de David Collin tant il est subtil. Tout y est animé. Le corps du Naufragé retrouvé aux portes d’un sanctuaire dans le désert de Gobi est inerte, la plupart du temps, sauf quand les mouvements incontrôlés du rêve l’agitent en un combat qu’observent, compatissants, les nomades qui l’ont recueilli et les chamanes qui le soignent. Cependant son âme veille et contemple, étonnée, l’aspect de ce corps devenu lieu, « ramifications » à parcourir comme un labyrinthe inquiétant mais fascinant. Le Naufragé, en effet, est inconnu à lui-même. Le roman s’annonce quête, à la fois d’identité et de mémoire. Evidemment, elles sont indissociables, mais la recherche se dédouble, questionnement intime mais aussi recherche d’un autre … qu’il a oublié.
   Son aphasie initiale semble irrémédiable. Cependant, les mots ne sont pas absents puisqu’à ses côtés a été retrouvé un carnet rédigé dans une langue disparate – d’ailleurs, la langue que parle le Naufragé et les autres personnages est un mystère, comme si Babel avait ressuscité. Cheng, l’un des chamanes qui le soignent, initie cette hétérogénéité linguistique en livrant  des extraits de ce carnet :

[Extrait du carnet n°3, p. 38 (texte original rédigé sous forme de labyrinthe circulaire. Les mots soulignés par l’auteur restent dans la langue originale) :
… en somme, une escalade de coïncidences me conduit au cœur de la  verdad. Elles reconstituent ce qu’ils ont voulu détruire pour toujours : la figure d’un destin, l’enchaînement des choses qui nous relient au plus près, au plus vaste, au plus grand des hasards d’être nous-mêmes… je marche sans connaître mon but véritable, mais j’ai l’intime conviction de m’approcher finalmente de la verdad. Sait-il que je le cherche ? A-t-il oublié ses fautes passées, l’abandon de sa famille, les raisons de sa fuite, la déchirure ?]

   Le labyrinthe est omniprésent dans Les cercles mémoriaux ; il semble tatoué sur la peau du Naufragé et gravé dans chaque page du roman. Son entrée est cachée ; elle se confond parfois avec la porte du rêve – autre vie, dégagée de la conscience, qui aide à faire surgir, par bribes souvent indéchiffrables, ce passé qui hante l’homme silencieux. Les allées de ce labyrinthe l’égarent tout en lui permettant de retrouver des strates de mémoires, et l’on note combien l’écriture de David Collin semble tellurique, s’adaptant à chaque surface mais plongeant aussi dans des couches inatteignables. Elle transcrit à merveille cette poursuite insensée (parce qu’elle n’a ni point de départ ni objectif défini) de la mémoire, mais aussi de cet autre dont on ignore tout.



   Et la parole finit par renaître, spontanément, à la fois naturelle et miraculeuse, par la rencontre de Shen-li, jeune femme qui tente de figer le mouvement pour le décrypter grâce à son appareil-photo (les notes qu’elle prend  émaillent le roman à partir de ce moment, s’attardent sur un détail – souvent de hasard).

Photo n°20 – Note de Shen-li
Quartier d’artiste à Shanghaï. Longue pause sur trépied. Moganshan-lu est une presqu’île prête à glisser dans la rivière. Feuille déséquilibrée par le vent. L’allée centrale est l’organisme végétal qui tient le tout, le centre du cocon ouateux autour duquel s’organisent les ateliers. Alvéoles partout, ruche pour l’art contemporain. Saturation des blancs, à la limite du monochrome.

 Surgit ensuite un nom, Oulan-Bator, lieu désigné, identifiable, but qui oriente la quête. Puis le Naufragé se voit attribuer un nouveau patronyme qui lui convient parfaitement. Ainsi, la recherche de la mémoire est indissociable du hasard – motif qui s’inscrit tout au long du texte. La rencontre est à l’origine de tout, les bifurcations d’apparence arbitraire dessinent un labyrinthe qui, on commence à l’entrevoir, a une issue.

   C’est là que se dévoile la finesse et l’intelligence de l’écriture de David Collin qui parvient à englober tous les mouvements qui s’offrent au Naufragé (je continuerai à le nommer ainsi). Déplacements géographiques aventureux, cheminement vers le souvenir, vers le passé qui ne se dévoile que par éclats souvent mystérieux, mais aussi vers un avenir qui promet la révélation… Ces méandres combinant l’espace et le temps s’incarnent en cette marche à l’envers prescrite par le chamane Galsam. Ils sont confirmés par la prescription du docteur Ping à Shanghaï : « A rebours ! » Le Naufragé ne cesse de marcher, chacun de ses pas s’inscrivant dans une chorégraphie complexe et précise qu’il ne maîtrise pas, qui le conduit vers l’objet de sa quête. Les pas du Naufragé garantissent son contact avec la terre : l’homme est une parcelle de l’univers, il est minéral, végétal ; les villes aussi sont des forêts et leurs ruines redeviennent pierres posées au hasard des bouleversements telluriques.

 Les frontières s’abolissent comme le temps : l’avenir doit conduire au passé, les océans ne sont plus des obstacles et les personnages semblent avoir des ailes, de Mongolie en Chine, puis en Argentine. Les traces s’effacent du paysage mais demeurent par l’écriture qui, au gré des mots, réorganise le monde.

   Dans mes dernières notes, j’élabore une théorie personnelle des souvenirs, de leur enfouissement à leur redécouverte, des soudaines remémorations aux impressions de déjà-vu. Je relève scrupuleusement chaque image qu’un objet ou une vision suscite, puisque rapidement j’oublie jusqu’à leur brève apparition.
   Il m’est indispensable de noter chaque détail, de ne rien perdre de la continuité du processus, d’exercer les muscles de cette petite mémoire endormie qui ne ressurgit que dans ses oublis, qui ne revient qu’en fragments désordonnés.
   L’écriture rassemble, met en relation. Et l’accumulation scrupuleuse de ces fragments, organise ce qui, à première vue, apparaît isolé. Sans raison d’être.


   Cercles concentriques ? Si oui, ils s’élargissent. J’ai vu entre entre eux des intersections, des rencontres, toujours dans la complexité du mouvement. Le roman de David Collin emprunte des chemins qui combinent hasard et nécessité : il découvre peu à peu  les diverses couches de ce cheminement complexe et lumineux. Et comme pour l’auteur, au cours de la lecture, s’imposent à moi des figures d’écrivains aimés, de Borgès déjà cité à Walser, l’inlassable marcheur dont l’écriture dessine des sentiers labyrinthiques…


David Collin, Les cercles mémoriaux, L’Escampette Editions, 2012

mercredi 9 janvier 2013

Tes yeux dans une ville grise


La nuit tombe parfois
comme un bloc de pierre
et nous laisse sans espace.
Ma main ne peut plus alors te toucher
pour nous défendre de la mort
et je ne peux plus moi-même me toucher
pour nous défendre de l'absence.
Une veine jaillie sur cette même pierre
me sépare aussi de ma propre pensée.
La nuit devient ainsi
la première tombe.
Roberto Juarroz, Quinzième poésie verticale, Corti, 2002, traduction de Jacques Ancet

   Pierre noire sur pierre blanche, Lima se fond en un gris monotone. Chaque jour, Jeremías arpente ses rues en bus ou en combi, invisible pour les passants derrière cette vitre-miroir autant qu'à l'intérieur, pour les autres passagers aussi, seul en ce lieu collectif dont il observe les autres occupants. Dehors comme dedans se joue la tragédie d'une ville longtemps victime des dictatures, de la violence - celle du Sentier Lumineux qui d'entrée inscrit dans le roman son sillage de sang, de la pauvreté hypertrophiée par sa confrontation à la richesse insolente. Mais le jeune homme se trouve dans l'entre-deux : né du mauvais côté du mur qui se dresse entre les déshérités et les opulents, il a accidentellement traversé  cette démarcation à la mort de son grand-père. Pauvre parmi les riches, il est invisible; mais son regard embrasse tout, se fait clairvoyant sur lui-même et sur les autres dont il est séparé mais dont il partage le malheur. Lima, en ces années quatre-vingt dix, est officiellement entrée en démocratie. Cependant, les traces d'un passé douloureux ne sont guère effacées, la cruauté et l'injustice subsistent dans la brutale anomalie des inégalités économiques.
Les déambulations chaotiques de Jeremías résonnent clairement dans la prose rythmée et précise de Martín Mucha, en réponse aux bruits qui l'assourdissent :
Je désire un silence. Comme jamais. Que tous se taisent. Qu'on me laisse seul avec mes cauchemars. C'est difficile de comprendre la désolation au milieu de mêmes voitures et des  bus. Emplis de tout ce qui assourdit. C'est si tragique que le silence n'existe pas.


Il y a en Jeremías quelque chose des personnages de Bolaño : la constatation que le monde est livré au mal, qu'il faut le combattre par les mots, par la poésie peut-être... Mais chez Martín Mucha, ce combat est perdu d'avance : pour se défendre, il faut croire en une juste cause. Jeremías circule dans une ville qui ne connaît plus l'espoir : celui-ci a surgi parfois, a été anéanti et a pu renaître. Mais la démocratie est fragile et la violence économique et la guerilla continuent à régner. Le déplacement du jeune homme - voyage presque immobile tant le paysage semble immuable, sans couleur, presque sans odeur et baigné dans un tumulte brouillé - éveille cependant en lui la mémoire, enfin, le souvenir incertain et fragmentaire d'un passé peu ancien mais qui s'éloigne irrémédiablement. Les amours sont des souvenirs d'échecs, les amitiés se dissolvent, chaque être aimé disparaît et se trouve relégué dans l'ailleurs d'une mémoire aux prises avec un mouvement paradoxal de construction et de démantèlement. Ainsi le roman progresse-t-il par bribes, en chapitres brefs, en phrases lapidaires qui renvoient au mirage du monde.
A voir les gens derrière les vitres du bus, on dirait qu'ils sont attrapés dans un écran. Obnubilés. Décidés à rester là. C'est pareil dans les web-cafés. Les fenêtres du combi sont comme les écrans de la réalité. Sauf que personne ne répond.
La vie est un mensonge, pas même une illusion puisque Jeremías n'y croit pas. De loin, le bidonville illumine le paysage de touches chatoyantes, mais c'est la misère, la violence, la mort qu'il cache de ces couleurs gaies.
Le voyage n'a plus de sens : ni destination, ni objectif. Ou plutôt, si... Mais, "soft and lonely", "lost and lonely", Jeremías n'est plus accompagné que par ceux qu'ils a perdus.
A chaque feu rouge - à chaque rue, avenue ou impasse - surgissent des morts vivants. Ils font partie de ma vie. Ils crient à chaque pas. Ils hurlent. Tendent les mains. Mendient.
Ceux qui ne sont pas encore morts, eux, semblent perdre toute réalité. Leurs contours s'estompent dans une mémoire qui ne cherche pas vraiment à les retenir. Seule personne à tenir son rôle : la ville. Elle est menteuse pourtant, dissimule la pauvreté derrière des murs, attribue à chaque silhouette un rôle; personne ne dit / ne connaît la vérité. Les yeux de Jeremías percent l'illusion; lui, l'invisible, est seul capable de rendre perceptible ce qui se cache. Cela ne donne aucun sens à sa vie.
La deuxième partie du roman propose un nouvel éclairage sur le protagoniste, en un long épilogue où s'entrelacent les voix de ceux qu'il a croisés, mots surgis parfois des profondeurs de la terre, paroles équitablement réparties entre ceux qui se bercent vainement de leur importance et ceux que personne n'a jamais écoutés - Wari, le chien mort pour avoir souillé une robe Donna Karan; entre les amis fugitivement passés dans l'existence de Jeremías et les femmes qu'il aurait pu aimer... Et l'on pense de nouveau à Bolaño (Martín Mucha nous y conduit lui-même) : cette succession de chapitres pris en charge par des personnages constituant de Jeremías un portrait éclaté évoque Les Détectives sauvages, et d'ailleurs, l'un des garçons croisés au lycée, un ami d'un temps, conclut ainsi ses souvenirs du jeune homme:
Nous sommes arrivés avec des idées que plus personne ne défend. Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques.
Mais ce beau roman n'est pas un hommage à Roberto Bolaño : l'on sent chez Martín Mucha un amour et une admiration pour son aîné; cependant, là où  Bolaño poursuivait une quête, là où l'absence de fin réelle ne tuait pas définitivement toute espérance (même si...), le jeune romancier péruvien semble ne ménager aucune perspective. Ce texte poignant, désespéré, entraîne le lecteur dans une lente mais irrémédiable course vers la fin d'un monde qui ne méritait sans doute pas d'exister. Et pourtant, le lecteur n'en ressort pas désespéré, mais nourri d'une réflexion subtile, instillée par touches, et avec une poésie simple et diaprée. Malgré le désespoir la beauté subsiste, ainsi qu'un sentiment intense et étrange de fraternité qui se noue. Il y a longtemps qu'un roman nouveau ne m'avait tant émue - cela ne m'étais pas arrivée je crois depuis la découverte d'un texte dont j'ai parlé ici). 
Les éditions Asphalte, depuis un peu plus de deux ans, nous conduisent de découverte en découverte et de merveille en merveille. Je signale aussi la remarquable traduction d'Antonia Garcia Castro (qui m'avait déjà enchantée, entre autres, par son travail sur les Eaux-Fortes de Buenos Aires).
Et puis, en rédigeant cette chronique, j'ai écouté en boucle la bande sonore qui accompagne le roman, comme toujours chez Asphalte, et vous invite à la découvrir... 




Martín Mucha, Tes yeux dans une ville grise, Asphalte, janvier 2013, 16 €


Traduit de l'espagnol (Pérou) par Antonia Garcia Castro.