Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

lundi 31 juillet 2017

D'une langue à l'autre III : Elias Canetti



                                                             Mon premier souvenir

Mon souvenir le plus ancien est baigné de rouge. Je sors par une porte, sur le bras d’une jeune fille, le sol devant moi est rouge, à gauche d’une descente d’escalier, rouge également. En face de nous, à la même hauteur, une porte s’ouvre, laissant passer un homme qui avance à ma rencontre en me souriant gentiment. Arrivé tout près de moi, il s’arrête et me dit : « Fais voir ta langue ! » Je tire la langue, il fourre la main dans sa poche, en sort un canif, l’ouvre et porte la lame presque contre ma langue. Il dit : « Maintenant, on va lui couper la langue. » Moi, je n’ose pas rentrer ma langue et le voilà qui arrive tout près avec son canif, la lame ne va pas tarder à toucher la langue. Au dernier moment, il retire sa main et dit : « Non, pas aujourd’hui, demain. » Il referme le canif et le remet dans sa poche.
     Par cette porte, nous pénétrons chaque matin dans le vestibule rouge, la porte d’en face s’ouvre, et l’homme souriant paraît. Je sais ce qu’il va dire et j’attends qu’il m’ordonne de tirer la langue. Je sais qu’il finira par me la couper et j’ai de plus en plus peur. La journée commence ainsi et cela se reproduit fréquemment.
     Je n’en parle pas sur le moment, beaucoup plus tard seulement j’interroge ma mère à ce sujet. A la couleur rouge elle reconnaît la pension de Karlsruhe où elle a passé l’été 1907 avec mon père et moi. Pour s’occuper du petit garçon de deux ans, ils ont ramené de Bulgarie une bonne d’enfant, elle-même âgée de quinze ans à peine. Elle a l’habitude de sortir de bon matin portant l’enfant sur son bras ; elle ne parle que le bulgare mais se débrouille parfaitement dans ce Karlsbad plein d’animation et rentre toujours à l’heure prévue avec l’enfant. Une fois, on la surprend avec un jeune homme inconnu, dans la rue, elle prétend ne rien savoir de lui, une rencontre tout à fait fortuite. Quelques semaines plus tard, on s’aperçoit que le jeune homme occupe la chambre juste en face de la nôtre, de l’autre côté du vestibule. La jeune fille va parfois le retrouver discrètement, en pleine nuit. Les parents se sentent responsables d’elle et la renvoient aussitôt en Bulgarie.
     Tous deux, la jeune fille et le jeune homme, quittaient la maison de bon matin, c’est ainsi qu’ils se sont rencontrés pour la première fois, c’est ainsi que tout aura commencé. La menace du couteau a fait son effet, l’enfant s’est tu pendant dix ans.

                                                             Orgueil familial

     Roustchouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant, et si je me bornais à la situer en Bulgarie, on s’en ferait à coup sûr une idée tout à fait incomplète : des gens d’origines diverses vivaient là et l’on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l’autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine mais je ne m’en souviens pas. Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai.
     Enfant, je n’avais pas une vision d’ensemble de cette multiplicité mais j’en ressentais constamment les effets. Certains personnages sont restés gravés dans ma mémoire uniquement parce qu’ils appartenaient à des ethnies particulières, se distinguant des autres par leur tenue vestimentaire. Parmi les domestiques qui travaillèrent à la maison pendant ces six années, il y eut une fois un Tcherkesse et, plus tard, un Arménien. La meilleure amie de ma mère était une Russe nommée Olga. Une fois par semaine, des Tziganes s’installaient dans notre cour ; toute une tribu, me semblait-il, tellement ils étaient nombreux, mais il sera encore question, ultérieurement, des terreurs qu’ils m’inspirèrent.

   Comme ville portuaire sur le Danube, Roustchouk avait eu une certaine importance dans le passé. Le port avait attiré des gens de partout et il était constamment question du Danube. On parlait des années où le Danube était gelé ; des traversées qu’on faisait en traîneau, sur la glace, pénétrant en territoire roumain ; des loups affamés talonnant les chevaux attelés aux traîneaux.
     Les loups sont les premiers animaux sauvages dont j’ai entendu parler. Dans les contes que me faisaient les jeunes paysannes bulgares, il était souvent question de loups-garous et mon père me fit terriblement peur, une nuit, en se montrant à moi avec un masque de loup sur le visage.
     Je n’arriverai sans doute pas à évoquer d’une manière satisfaisante les riches couleurs de ces premières années à Roustchouk, les passions et les terreurs dont elles furent traversées. Rien de ce que je vivrai plus tard qui ne se fût déjà produit, sous une forme ou sous une autre, à Roustchouk, en ce temps-là. L’Europe, là, c’était le reste du monde. Quand quelqu’un remontait le Danube vers Vienne, on disait : il va en Europe ; l’Europe commençait là où finissait autrefois l’Empire ottoman. La plupart des sépharades espagnols avaient gardé la nationalité turque. Il est vrai qu’ils n’avaient jamais eu à souffrir des Turcs, ce qui n’était pas le cas des Slaves chrétiens des Balkans. Nombre d’entre eux étaient des commerçants aisés, le nouveau régime bulgare était bien disposé à leur égard et Ferdinand, le roi qui régna longtemps, passait pour un ami des Juifs.
     La position des sépharades espagnols était un peu spéciale. C’étaient des Juifs croyants, donc très attachés à la communauté. Mais si cette dernière était présente, quoique sans ostentation, au centre de l’existence de chacun, il n’en reste pas moins vrai qu’ils se prenaient pour des Juifs d’une espèce particulière, ce qui était en rapport direct avec une longue tradition espagnole. L’espagnol qu’ils parlaient entre eux était pratiquement le même que celui qu’ils parlaient, des siècles auparavant, quand on les avait chassés de la péninsule. Quelques mots turcs avaient été incorporés à cette langue mais cela restait des mots turcs, reconnaissables comme tels, et l’on disposait d’ailleurs presque toujours du mot espagnol correspondant. Les premières chansons enfantines que j’entendis me furent chantes en espagnol, j’ai été bercé par ces anciennes « romances » ibériques, mais ce qui m’a le plus marqué, ce qui ne pouvait manquer d’impressionner profondément l’enfant, c’est, si je puis dire, une certaine mentalité espagnole. Les autres juifs, on les regardait de haut, avec un sentiment de naïve supériorité. Un mot invariablement chargé de mépris était le mot « Tudesco », désignant un Juif allemand ou un Ashkénaze. Il eût été impensable d’épouser une « Tudesca » et je ne crois pas qu’aucune exception n’ait jamais été faite à cette règle, parmi les nombreuses familles dont j’ai entendu parler à Roustchouk, pendant toutes ces années. Je n’avais pas six ans que mon grand-père, soucieux de l’avenir, me mettait déjà en garde contre une telle mésalliance. Mais cette discrimination générale n’était pas la seule. A l’intérieur même de la communauté des sépharades espagnols, une place à part était faite aux bonnes familles, c’est-à-dire à celles qui étaient riches depuis longtemps. Es de buena familia, il est de bonne famille, c’était à peu près ce qu’il y avait de plus flatteur à dire de quelqu’un. Combien de fois, et jusqu’à satiété, n’ai-je entendu ma mère répéter cela. Quand elle rêvait tout haut du Burgtheater et qu’on lisait Shakespeare ensemble et, bien plus tard encore, quand elle ne jurait que par Strindberg, devenu entretemps son auteur de prédilection, jamais elle ne se gêna pour affirmer qu’elle sortait d’une bonne famille, qu’il n’y en avait point de meilleure. Littéralement nourrie des littératures des différentes langues de culture qu’elle maîtrisait, elle ne trouvait nullement contradictoire ce désir d’universalité et l’orgueil familial dont elle était si intimement pénétrée. […]




Elias Canetti à Zurich en 1919.

    

Elais Canetti, Histoire d'une jeunesse. La langue sauvée, I, Roustchouk (1905-1911), Albin Michel, 1980, traduit de l'allemand par Bernard Kreiss.

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