Grand Canyon, South Rim (photo personnelle)
« Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi » (Kant,Critique de la raison pratique).
« Le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi » (Kant,Critique de la raison pratique).
«La loi morale a été inventée par l'humanité pour priver les
puissants de leurs droits en faveur des faibles. La loi de l'histoire
la dément à chaque instant. Il n'y a aucun critère absolu permettant
de démontrer qu'une loi morale est bonne ou mauvaise. » (Le juge
Holden, dans Méridien de sang, p. 314).
« Ils traversèrent des régions de pierre versicolore soulevée en
ravines déchiquetées et des empilements de rochers dressés dans des
failles et des anticlinaux retournés sur eux-mêmes renversés et brisés
comme les souches de grands troncs pierreux et des pierres éventrées
par la foudre, infiltrations explosant en vapeur dans quelque orage
ancien. Ils passèrent des filons étagés de roche brune qui dévalait
les étroites saignées des arêtes et tombaient dans la plaine comme les
ruines de vieux murs, ces présages de la main de l'homme avant qu'il y
eût des hommes ou aucune chose vivante. » (p. 66)
Il n'a pas de nom. D'ailleurs, rares sont ceux qui sont nommés,
dans ce roman magnifique où l'individu disparaît pour se fondre dans
une nature destructrice. L'apocalypse, pourtant, n'a pas eu lieu comme
dans La Route, cet autre roman beau et désespéré. Ici, ce sont les
hommes qui abandonnent toute humanité, se livrant tout entiers à la
sauvagerie qui n'est même plus bestialité.
Le gamin a été jeté sur la route, fuyant on ne sait quoi, le
souvenir absent d'une mère dont il a causé la mort par sa naissance,
un père qui a tout oublié, sauf le nom des poètes, et qui ne lui a
rien transmis. Chez McCarthy, en effet, il est question de
transmission, de passage, de survie. Comment apprendre sans père, dans
un monde livré au chaos? Il faut pourtant rejoindre d'autres hommes,
s'identifier, suivre un modèle... Mais celui-ci est effrayant.
L'enfant se trouve associé par hasard à une sinistre cohorte de
chasseurs d'Indiens, qui poursuivent les Apaches et les Comanches
jusqu'au Mexique, armée irrégulière mais grassement rémunérée. Cette
errance jalonnée de meurtres barbares ne lui enseigne qu'à donner la
mort : il apprend à tuer, tout juste à se protéger, dans ce monde où
n'existent ni affection, ni même solidarité. Unis dans le crime, ces
hommes ne sont pas des compagnons; le groupe se délite à mesure des
combats, finissant par s'entretuer.
Aucun guide dans cette errance, aucune figure paternelle ou
rassurante. Le juge Holden, seule référence, se caractérise par son
inhumanité aussi bien morale que physique : lettré, savant même, et
curieux de tout ce qu'il découvre, il ne partage nullement ses
connaissances, conserve pour lui les observations qu'il note
soigneusement sur son carnet. C'est un esprit sans âme, incapable de
ressentir le moindre sentiment - si ce n'est, un moment, pour un
idiot à moitié animal . Sa tête énorme, dépourvue de cheveux, est une
planète; son intelligence vive. Mais sa bestialité n'en est que plus
brutale. Les hommes ici réunis ne poursuivent qu'un seul but : tuer,
collecter les scalps et les oreilles des indiens morts, horribles
trophées dont ils s'ornent, arborant fièrement les preuves de leur
cruauté.
L'enfant poursuit ainsi son chemin sans balise, dans un monde
hostile mais d'une beauté à couper le souffle. L'eau manque
cruellement dans ce paysage minéral qui se gorge de sang; le liquide
rouge et épais nourrit cette terre violente, immensité qui invite à se
perdre soi-même. Souvent, ces orgies sont reflétées par le couchant
qui unit le ciel à la terre ensanglantée, rendant toute fuite
impossible. L'ennemi n'est pas en reste de violence, troupe grotesque et
morbide ayant perdu toute idée de culture – l'on pense à ces
mannequins sinistres et ridicules du « Dead Man » de Jim Jarmush.
Peu à peu, l'homme disparaît, laissant place à l'animal, un animal
qui tuerait pour le plaisir, et les dépouilles sanglantes de ses
victimes le recouvrent de la tête aux pieds, dans une puanteur
affreuse; protégés par des peaux d'animaux en putréfaction, tels des
zombies en maraude, le gamin et ses compagnons perdent tout ce qui
faisait d'eux des humains. La phrase de McCarthy s'adapte au terrible
voyage, perdant elle aussi tout repère, longue, haletante, dans des
images d'une épouvantable beauté, et le lecteur se laisse happer par
ces visions d'horreur qui font naître une poésie paradoxale,
s'essoufflant avec les ces cavaliers d'apocalypse auquel, pourtant, il
serait impossible de s'identifier...
Dans cette nature magnifique et tragique, l'homme n'a pas sa place
: elle semble s'acharner à le rejeter, organisme indésirable, déchet
de la création. Il tente d'y laisser des traces qu'elle refuse comme
des blessures, et elle se défend par le soleil qui dessèche, la neige
qui éblouit, l'orage qui affole, le froid qui engourdit et fait
mourir... Ainsi, les « sauvages » et les « Américains » finissent par
se ressembler dans l'horreur. Après avoir massacré le chef de la
misérable troupe et un médecin innocent, les indiens Yuma contemplent
leur butin. « Les armes et les vêtements furent étalés sur le sol et
partagés de même que furent partagés l'or et l'argent provenant du
coffre éventré et fendu qu'ils avaient traîné à l'extérieur. Tout le
reste fut empilé sur les flammes et tandis que le soleil montait dans
le ciel et miroitait sur leurs faces bariolées ils restaient assis par
terre chacun avec ses nouveaux biens devant lui et ils regardaient le
feu et fumaient leurs pipes comme aurait pu le faire une troupe grimée
de saltimbanques venus dans cette solitude se reposer loin des villes
et de la canaille qui les sifflait derrière la rampe fumeuse,
contemplant les villes où ils passeraient et les pauvres fanfares de
trompettes et de tambours et les planches grossières sur lesquelles
leur destinée était inscrite,car ces gens-là n'étaient pas moins
captifs et assujettis et ils voyaient comme la préfiguration de leur
propre fin les crânes carbonisés de leurs ennemis rougeoyer sous leurs
yeux, lumineux comme du sang parmi les braises. » (p. 345). Indiens
comme Américains ont en effet pour destin de devenir minéraux, seule
possibilité de retrouver une place dans cette nature qui attend,
immuable, ce don en matière, ces os qui viendront blanchir dans le


