Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

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jeudi 26 février 2015

Claude Chambard : Tout dort en paix, sauf l'amour



Hans Memling, Portrait d'une jeune femme, 1480 (Memling in Sint-Jan, Bruges)



   Va-t-on, en vérité, songeant à poèmes, auprès de poèmes, par tels chemins ? Cette foulée n’est-elle qu’acheminement et  détour de toi à toi ? Mais ce sont en même temps, parmi tant d’autres chemins, chemins aussi où la parole trouve voix, ce sont  rencontres, chemins d’une voix vers un toi vigilant, tronçons d’une existence peut-être à venir, un projet de soi sur soi, au long de pareille cherche… Sorte de retour à l’endroit natal.
                      Paul Celan,  Le Méridien, Fata Morgana, trad. André du Bouchet.


La vie est un « nécessaire malentendu », l’écriture un chemin qui la parcourt en tous sens, vers le passé ou l’avenir, se jouant des frontières convenues entre réel & fiction, rêve & réalité. D’une bifurcation à l’autre, la poésie de Claude Chambard se déploie hors de tout schéma, mais dans le constant accompagnement de figures aimées, connues de chair ou de mots. Les limites s’abolissent entre l’existence et la mort, l’écriture se fait appel, trait d’union entre les vivants  & « ceux qui font signe depuis l’autre rive ». Cette idée se développe dans toutes les œuvres de Claude Chambard, dans Allée des artistes, texte magnifique dédié à Magdi Senadji, l’ami disparu, dans Young Appolo qui anime la silhouette de Walter Benjamin, au-delà de sa disparition à Port-Bou, fantôme qui s’incarne bientôt en le narrateur qui est aussi un lecteur… Je pourrais citer tous les titres de cette œuvre riche & discrète tel un trésor qui doit être découvert.  Le livre permet à la vie de se perpétuer, de se transmettre, il constitue la survie d’une pensée, d’émotions, de souvenirs, mais aussi le chemin d’un être à l’autre, que cet autre soit différent ou qu’il soit l’enfant que nous ne sommes plus.

Tout dort en paix sauf l’amour, ce texte poétique au titre merveilleux inspiré par Georges Perec, cinquième étape d’Un nécessaire malentendu, s’engage comme un voyage qui débute dans la Montée des Couardes, au sens propre comme au figuré. En effet, le livre se rattache au livre, les épisodes successifs se fondent pour construire l’œuvre qui serait la vie. L’écriture, de découverte en découverte, de lieu en lieu, se déplie en un territoire qui à chaque poème s’agrandit. Elle est « la côte, le chemin blanc des Couardes » & le  texte déjà publié chez Contre-Pied en 2009 & repris quasi à l’identique dans les trois premiers chapitres de Tout dort en paix nous engage dans un itinéraire qui s’annonce différent. Elle est un travail difficile & physique. C’est un chemin d’encre violette, bleue, noire ; elle « chante l’origine » & concrétise l’espace où se rejoignent l’enfance & la vieillesse, puisqu’il est parcouru par le narrateur & son grand-père. L’écriture permet-elle de s’approprier celui qui nous a engendrés ? Elle rend possible la fusion et la survie par le souvenir pérennisé. Elle est présente dès l’enfance, dans les sentiers empruntés, les allées parcourues, les couloirs arpentés. Claude Chambard cherche un lieu où le mouvement rejoindrait l’immobilité. Il peut être un train qui se déplace alors que le corps est dormant, un navire qui rejoint une île où les déplacements seront circonscrits, un chemin qui monte, qui essouffle, mais qui revient à son point de départ : des terrains glissants, à la fois connus et imprévisibles puisqu’ils suscitent le rêve & font naître le souvenir, lui aussi immuable et changeant.

L’œuvre de Claude Chambard est habitée d’enfance et de lectures, c’est une demeure de livres, protectrice face au monde incertain qui se conçoit en cercles concentriques dont le milieu serait occupé par la maison du grand-père aimé. Ces anneaux ondoient comme une eau dormante perturbée par le jet d’un galet – mais il faut se méfier, elle peut effacer, engloutir, faire disparaître. Ecrire, c’est se protéger et protéger les siens. On écrit aussi pour se défaire des liens originels, ceux du sang, & pour en créer d’autres, plus solides :
J’écris sur un secret qui demeure entier, imprononcé, retranché de l’histoire commune des miens, survivant à cet homme qui n’a pas voulu défaire le nœud de mes terreurs enfantines, qui, dans l’instant même de sa disparition, ne m’a pas reconnu pour autre chose qu’un aveuglement, une farce de la vie. (p. 25)
L’enfance n’est pas ce temps heureux que l’on idéalise : son souvenir s’emplit de menaces, comme ces Indiens de cinéma dont la mémoire ressuscite l’angoisse. Peut-être pour la fuir, le narrateur entreprend alors un voyage vers une île lointaine et proche. C’est la Zélande et Middleburg, à la douce lumière d’un paysage flamand, aux discrètes dorures d’une toile de la Renaissance. C’est aussi l’aventure et la surprise de rencontres inattendues : parmi elles une traduction de Perec, le capitaine Haddock, un pasteur… L’imaginaire colore le réel, le spectacle vécu s’enrichit des fantasmes de l’enfant, des drames du passé – y compris ceux qu’il n’a pas vécus, par exemple celui d’un « docker piqué par un serpent-minute » -  mais la possibilité d’une « extase » s’entrevoit dans la paix du lieu qui rappelle l’Ordet de Dreyer.

J’avais toujours eu la vague certitude, qu’un jour de ma vie, j’arriverais dans un lieu magique qui, en me livrant ses secrets, me donnerait la sagesse & l’extase, peut-être même la mort (…) (p. 34)
Piet Mondrian, Composition V, 1914 (MoMa, New-York)

Comme un livre ouvert, l’horizon s’élargit en

chemins plats
polders immense rosée
tous ces côtés verts
& côtés dorés & côtés bleus

Il ne s’agit pas d’une errance mais d’un retour dans le lieu de la mémoire et des livres, de la peinture & de l’amour, dans ce pays que s’est créé le narrateur & qui est aussi réel que la vie – puisque le souvenir déjà est la mort de ce qui a été vécu. Ce terrain est beaucoup plus solide, il ne disparaîtra pas. Intégré dans ce paysage il est possible de dormir… mais l’amour est loin. Ce ravissement teinte l’existence de couleurs nouvelles, pressenties depuis l’enfance mais contemplées pour la première fois. Cependant le passé demeure présent & ranime l’angoisse, toujours sourdement tapie et menaçante. La stabilité de cette terre paisible n’est qu’illusoire puisque nous vivons avec notre enfance, nos malheurs passés, nos peurs. Le malentendu est vital & originel, sans lui, plus de mouvement, plus de voyage, plus d’écriture, même si le langage qui conçoit le monde peut aussi le détruire.

C’est un souvenir dans la rosée, il ne justifie rien. Y aura-t-il pour de vrai un matin demande l’enfant – l’infans est ainsi vaincu. Irrécupérable. Sa tête trouée & désappointée. Vent du Nord, ce n’était pas encore la mort.
Aucune syllabe pour aucune phrase.
Phrase est un ricanement.
                          Tout dort en paix, sauf l’amour. 

Ainsi, Claude Chambard poursuit son chemin d’inquiétude ; il se déplace avec ses fantômes, ses vivants. Son écriture réfléchit l’existence, en suit les détours, les séparations, les retrouvailles, & ce territoire de mots enveloppe et nourrit d’autres lieux solitaires & partagés. Elle est singulière, mais tisse des liens étroits & bouleversants avec des amis de mots (Montaigne, Walser, Bernhard, Sebald…) :

Maintenant, où la lune, en faisceaux de lumière tendre, rougeoie, maintenant, où l’excédent tranquille de paix coule, comme des vagues douces sur les mensonges, maintenant, près des amoncellements de feuillage dans la forêt haute, maintenant, aucun nuage ne les porte dans la splendeur au-dessus de nous, maintenant, nous allons perdre le rocher, la montée des Couardes, la vallée même & tout le commencement





 Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l'amour
- Un Nécessaire Malentendu, V
(Le Bleu du Ciel, 2013)

dimanche 9 octobre 2011

Des trains à travers la plaine...

La nuit je mens
Je prends des trains
à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains.
Alain Bashung, La nuit je mens (in Fantaisie militaire)

   Les éditions de l'Atelier in8 viennent de publier dans la collection "La porte à côté" un beau coffret placé sous le signe d'Alain Bashung, étoile disparue, dont l'album Fantaisie militaire (en particulier) a inspiré à quatre auteurs, poètes, romanciers, quatre nouvelles ciselées. Ces textes courts, denses, sont empreints d'une grande liberté malgré la contrainte de départ, et s'envolent dans des directions très différentes. De la musique naît la rêverie qui se dépose ici sur la papier en des mondes singuliers, chaque auteur recevant ce don et l'interprétant à son gré. S'ouvre ainsi une réflexion sur la création, sur ce qui la suscite, sur l'appropriation et l'herméneutique d'un univers personnel qui se décline en divers possibles.
J'ai choisi d'en retenir deux qui m'ont particulièrement touchée, ce qui n'enlève rien aux deux autres.



Claude Chambard, Le Jour où je suis mort

La première (celle qui ouvre d'ailleurs le coffret) initie un mortel voyage, celui de Samuel Hall, destruction en sept jours d'un jeune homme né d'un père inconnu, emporté par "un train à travers la plaine". La vie de Sam, fils abandonné et mal aimé par une mère incapable, s'inscrit dans un univers où la fraternité et la nature offrent un contrepoint à la violence du monde. Comme chez Cormac McCarthy, les adultes n'apportent aucune sécurité; ils ne sont ni aimants ni protecteurs, mais prisonniers de leurs démons, l'alcool, la cruauté. Aucun d'entre eux ne peut être un éducateur, hormis l'institutrice Mademoiselle Rose (fleur fragile et destinée à disparaître de leur univers).  Heureusement, Sam a un frère, Bill, qu'il aime, protège et venge tant est fort l'amour qui les lie - et pourtant, ils ont "la même mère, pas le même père, mais qu'importe." Leur refuge est la forêt où ils se sont créé une maison, une cabane (thème cher à Claude Chambard) où ils peuvent enfin redevenir des enfants. La forêt, les arbres, la nature sont un réconfort, un abri, loin du mal qui règne dans le coeur des hommes.
Je vais chercher dans la forêt un calme qui permet à mes vertiges, aux effroyables pulsations de mon crâne, un léger repos. En entrant dans le bois, c'est comme si je pénétrais une lumière dorée, une lumière de miel, une lumière sans saisons, sans heures, une lumière pleine, fascinante & apaisante.
Plutôt que sauvage, la nature est douce, réconfortante; elle préserve l'innocence de Sam ; mais cette évocation est déjà, peut-être, une manifestation de la mort désirée, seule issue au malheur. Ce couloir lumineux qui s'ouvre absorbe le jeune homme. C'est aussi au sein de la forêt, dans une autre cabane, que Sam découvre l'amour d'une femme, celui qui "rend meilleur" mais qui le conduira à la mort. Ce locus amoenus abrite toutes les phases de cette courte existence, de l'enfance à la mort. Il réalise le destin de l'homme-enfant qui n'aspire finalement qu'à la douceur. Mais celle-ci débouche toujours sur la violence.
Je rêve d'abricots & de ciboulette, de groseilles, de tisanes de serpolet, de jasmins jaunes, de tilleul, de chrysanthèmes & d'oranges sanguines qu'on m'écrase sur le visage, dont la pulpe épaisse m'étouffe, dont le jus rouge dégouline sur moi, m'ensanglante.
L'écriture poétique de Claude Chambard engendre un univers pur mais complexe, où la cruauté du monde contamine chaque moment de bonheur possible. Ce court récit, d'une extraordinaire densité, nous transporte dans un monde où s'abolit le temps, où toute une vie peut se jouer en sept journées...

Eric Pessan, Croiser les méduses

La nouvelle d'Eric Pessan fait naître un monde différent, à la fois étrange et familier, autour d'une petite fille, Wanda, dont l'existence se déploie entre les quatre éléments, la terre où s'encrent les pieds de sa balançoire, l'air dans lequel elle cherche à s'envoler, à s'oublier et à se trouver, le feu qui habite sa mère et l'eau, son élément. Cette chimie l'inscrit au monde, enfant-sirène qui fait l'amour à des murènes, dont le corps est offert en proie au regard des hommes, suscitant en eux un désir incongru et dangereux. Wanda perçoit ces signes mais ne parvient pas à les décrypter, vouée aux sensations, aux perceptions, toute livrée à l'expérience d'une innocente sensualité. 
Cette boule qui naît en son ventre sur la balançoire, lorsque le regard des hommes la poursuit, elle la retrouve chaque soir, la cultivant, la faisant croître de son bras dans l'apprentissage du désir et du plaisir.
La nuit, encore : quand je ne peux pas dormir, je nage, c'est une évidence, depuis que je suis liée à l'eau je nage tous les soirs. Après, je porte mes doigts à mon nez, ils ont une odeur un peu fade, douceâtre. Je les goûte, ils piquent un tout petit peu. La saveur du fond des océans. Ma saveur secrète de poisson. Il fait tellement chaud cet été, je ne peux m'endormir que de fatigue. Je m'accorde des haltes, je me fixe des objectifs. Trois, quatre, cinq fois la boule chaude au bout des doigts avant de trouver le sommeil. Une fois: six, j'avais des crampes au bras à force de nager.
L'enfant-sirène observe le spectacle du monde, elle en est même curieuse. Séparée des adultes, elle les regarde sans les comprendre, et pourtant, ce qu'elle retient d'eux est l'essentiel, la confusion, la danse du désir et du plaisir, les mortifications et la jouissance des corps, l'innocence et la perversité. Ce désir s'inscrit au coeur de son existence, source de la vie, combat contre la mort. Mais le corps inscrit l'être dans l'univers, c'est à travers lui que se crée le rapport aux autres, entre plaisir et danger.
Le texte d'Eric Pessan se développe en subtiles volutes épousant la mélodie de Baschung, établissant un lien étonnant entre l'homme et la petite fille :
J'ai fait la cour à des murènes
J'ai fait l'amour
J'ai fait le mort 
T'étais pas née (Alain Bashung, La nuit je mens)
 Une plongée dans la nuit protectrice et ensorcelante, sensuelle, qui marque le corps de l'empreinte du rêve.

Dans le coffret, restent à découvrir deux autre nouvelles particulièrement réussies : celle de Marie Cosnay, Où vont les vaisseaux maudits, d'une écriture belle et hallucinée, à l'origine d'un univers où la réflexion sur l'art et sur l'absence se mêle au cauchemar et à la folie; et celle de Jérôme Lafargue, Nage entre deux eaux, qui réinvente le lien filial en une histoire pleine de rebondissements.

Coffret Bashung - Des trains à travers la plaine, paru aux Editions de l'Atelier in8 en octobre 2011.
Merci aux éditions de l'Atelier in8 et en particulier à Josée Guellil.

samedi 4 juin 2011

Claude Chambard : Carnet des morts, l'écriture et la vie.


                Chronique dédiée à mon docteur Passe le vent... à qui j'ai volé, pour un temps, son esperluette. Pardon!...
Ecrire pour disparaître, pour s'absenter. Tant de beauté s'est accumulée sur cette terre patagonne que l'apprécier n'a pratiquement aucun sens. Pourtant, il m'arrive, parfois, de ne pas pouvoir m'en empêcher et d'être béat d'admiration face à la bonté de n'importe quelle chose infime. Un brin d'herbe à la tombée de la nuit, par exemple. Ou bien face à la beauté de quelque chose de peu commun. Par exemple, une plaine verte et plate, avec ses trois mille têtes de bétail noir en train de paître çà et là.
            Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento, Christian Bourgois, 2006 (traduction André Gabastou)

   Sur la belle couverture de Carnet des morts, un squelette s'éloigne d'une ville en flammes. Le dessin de François Matton est violent & doux à la fois. Ce mort, ou cet homme qui s'apprête à quitter le monde, baisse la tête, songeur; il paraît étrangement vivant, perdu dans ses pensées, & pourtant va disparaître.
Peut-être pas. L'écriture, en effet, déploie ce qui vit, le prolonge au-delà; les mots tissent des liens entre les vivants & les morts. La phrase se fait voix, s'incarne, résonne; son rythme s'inscrit en nous, ses échos perdurent & se mêlent étroitement à ce qui est vécu. Un nécessaire malentendu, le vaste projet de Claude Chambard, commencé avec La vie de famille publié en 2002, est loin d'être achevé. Carnet des morts en est le quatrième opus, après Ce qui arrive (2003) & Le chemin vers la cabane (2008). Pénétrer dans cette oeuvre, c'est emprunter un chemin aux multiples bifurcations, qui parfois se fait sentier, percée aventureuse; c'est entreprendre un voyage qui nous conduit à nous-mêmes, tant le "je" du narrateur - de l'auteur?- nous aimante et nous entraîne à sa suite dans les méandres d'une conscience, dans les souvenirs d'un homme qui se confond avec son écriture, qui se retrouve en elle. 
    J'écris "nous" & je pense "je". Il me faut être sincère ici : ce Carnet des morts, je l'ai lu avec fébrilité  et passion, avec émotion aussi, tant était puissante l'impression d'entendre une voix amie. Cependant, une certitude: cette voix est celle d'un vrai poète. L'oeuvre dont je vous parle est belle & exigeante, elle transgresse les codes, se joue des genres et des classifications. C'est une oeuvre libre, qui ne reconnaît aucune frontière. Ainsi, l'expérience intime s'ouvre & devient universelle; les lieux se combinent pour créer une géographie unique; le temps s'abolit; les vivants et les morts se côtoient. Tout commence dans la bibliothèque. La fumée d'un bâton d'encens, un reflet, une silhouette se matérialise, celle d'un mort, le père, dont la forme allongée dans un cercueil, n'émeut qu'à peine. Car écrire est à la fois lien & coupure: pour écrire, il faut quitter son père & écarter sa mère.
Il avait peur mais il courait.
En larmes, mais il courait.
Il voulait échapper au monde.
Apprendre à lire & à écrire.
Courir, lire, écrire. Mourir.

Courir, mourir, vif & silencieux.
C'est peut-être aussi inscrire sur la blancheur du papier des signes qui répondent aux empreintes laissées par un rouge-gorge (Erithacus rubecula).

  Pour Claude Chambard, l'écriture est une entreprise salvatrice, qui permet à la fois de s'éloigner & de se retrouver. Ce Carnet des morts égrène des instants vécus ou rêvés, des sensations, souvenirs de souvenirs, effaçant les démarcations entre présent & passé, ici & ailleurs, moi & l'autre, le vivant & la mort. Les mots créent une continuité, ouvrent un espace infini où tout est à nouveau possible. Les lieux convoqués sont ceux qui créent le passage, le flux : l'Armançon aux eaux vertes de l'enfance, le chemin, la montée des Couardes, souvent recouverts du manteau de la nuit. Le temps aussi se dissout, ménageant des passerelles entre hier et aujourd'hui. Les catastrophes se répondent, les douleurs, petits chagrins, blessures & terribles secrets... Un chant s'élève dans les ténèbres : "Fremd bin ich eingezogen / Fremd zieh' ich wieder aus" ("Je suis venu étranger / Etranger je suis reparti" (Willhelm Müller, Voyage d'hiver). Ainsi le livre s'ouvre sur un adieu, un constat aussi : comment se fondre à ce monde dans lequel je me sens étranger? Ecrire devient l'unique possibilité d'être au monde, de s'y inscrire, de s'y (re)connaître.
Espacer les lettres c'est leur donner le rythme qui permettra 
peut-être le chant.
Espacer les lettres c'est leur offrir un peu du silence qui tout à
l'heure les fera sonner plus sauvages, plus loquaces mais plus
précises peut-être...
    Cet itinéraire s'offre au lecteur (à moi,ai-je été tentée d'écrire), expérience bouleversante, intime, mais vouée à devenir commune. Claude Chambard nous offre des repères en ce texte jalonné d'images qui ont nourri son imaginaire et le nôtre. Un lavoir paisible, mais qui ne suscite pas la scène attendue, car la laveuse, la grand-mère, "est laide", elle "sent la cocotte, la poudre de riz Nogara & les dessous-de-bras rances".Les images convenues sont déjouées, détournées, ce qui confère au texte une violence dévastatrice. La vie ne s'accommode pas de ces clichés. Cependant, surgissent parfois de ces illustrations (ou de ces concrétisations du souvenir) des expériences communes, tel ce retable de Mathis Nithart dit Grünewald :

Parfois je marche la nuit. Les chiens aboient à n'en plus finir.  Pourtant je passe loin des habitations. Je vois l'aube se lever & souvent je ne reconnais pas le paysage envisagé la veille car j'emprunte maintenant le chemin qui mène au monde peint par Mathis Nithart.
Ainsi le monde ne se réduit pas à ces contours obligés, à ces murs qui enferment, à ce foyer qui n'est pas toujours protecteur - même si Claude Chambard évoque avec affection un grand-père aimant. Il s'enrichit, s'épanouit du rêve & de l'art, univers adjacents qui se nourrissent l'un de l'autre. Devenir un écrivain, c'est se donner la possibilité de cristalliser en mots, en phrases, tout ce qui donne à la vie la beauté, un sens, un but. Par le rêve livré en incise il devient Peau-Rouge, retrouvant dans les mots le plaisir aventureux de l'enfance. & les mots durs, les mots cruels se chargent de douceur parfois, clé du retour vers l'enfance, vers la nature originelle.  "La vie est une poussière de papillon que n'accroche pas les doigts", & cette cadence, ce rythme né des mots sera peut-être capturé, avec tendresse, par Sophie Chambard, qui change les mots en papillons...
  
   

dimanche 9 janvier 2011

Claude Chambard : lire, écrire, vivre...

Robert Campin, Nativité, vers 1425, Musée des Beaux-Arts de Dijon
   
Lire, c’est accepter de se perdre en chemin, de se livrer aux rencontres de hasard ou au destin… Le  parcours d’un lecteur emprunte souvent des voies inattendues et ménage des rendez-vous surprenants. C’est la richesse et la beauté de la littérature que de mettre en présence des textes et des êtres, combinant réflexion et sensibilité, construisant un lien fort et humain. On oublie souvent que l’auteur est d’abord un lecteur, que son œuvre se construit dans un environnement littéraire, une proximité particulière, qu’un texte s’écrit forcément en hommage ou en opposition à un autre… La théorie littéraire s’est emparée de cette idée, développée dans la notion de dialogisme de Bakhtine ou de la transtextualité chez Genette. Mais le lecteur et l’auteur peuvent ignorer ces théories pour aborder l’œuvre de manière personnelle, intime, comme un pont jeté à travers l’espace et le temps, source d’une communication étroite et absolue qui fait appel à l’intelligence aussi bien qu’aux sentiments et aux sensations (car les sens aussi sont en jeu dans l’écriture ou la lecture, qui ne sont pas des activités abstraites).
   Il est des auteurs qui reconnaissent plus facilement que d’autres ce qu’ils doivent à leurs lectures. Claude Chambard est de ceux-là. Souvent, à la fin de ses livres, l’on peut lire des remerciements, à des amis, à des poètes, des philosophes, des romanciers qui ont jalonné son itinéraire de lecteur. Ainsi, souvent il cite Walter Benjamin, mais aussi Flaubert, Sebald, Voltaire, et d’autres : Britten, Tarkovski et Roublev – les personnages de Stalker aussi (à la fin d’Allée des Artistes) … Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire toute son œuvre, et la découvre comme elle se présente, de manière vivante et éclatée, l’auteur privilégiant la forme poétique et la nouvelle au roman. Ce n’est pas pour me déplaire. J’ai dit ici déjà ma prédilection pour la nouvelle. Elle est pour moi à l’image du monde, chaque texte représentant un éclat, un fragment, qui trouve sa place, petit à petit, dans une œuvre qui se construit. Mais l’exploration de cette œuvre sincère et originale révèle peu à peu une très grande cohérence dans la diversité.

Allée des Artistes

   Exploration, voyage… Le chemin que j’emprunte comporte quelques haltes qui seront loin de refléter la complexité de cette œuvre à la fois universelle et personnelle. J’y pénètre par l’Allée des Artistes, récit intime et bouleversant dans lequel s’entrecroisent souvenirs, songes, rêveries littéraires, reconstruction d’un monde perdu. Une quête éperdue dont on ne sait si elle s’inscrit dans le réel ou l’imaginaire d’un écrivain lecteur, mais qui se heurte à l’insaisissable, celui du temps que l’on ne peut retrouver hors des mots, d’images fugaces, de bribes de mémoire un instant ressuscitées. Le récit est celui d’une errance dans un endroit à la fois familier et transformé, D., la ville de l’adolescence de l’auteur, celle de l’amitié avec M., l’ami disparu, compagnon d’apprentissage du monde, d’éveil aux arts. Magdi Senadji le photographe, capable de figer pour l’éternité la sensation volatile, l’instant fugitif. Mais pour le narrateur / auteur / personnage, dont les pas se confondent parfois avec ceux de l’homme au macintosh, cet être mystérieux onze fois croisé dans l’Ulysse de Joyce, dont des analyses (celle de Nabokov en particulier) font le double de Joyce lui-même, une figure d’auteur hantant son œuvre pour l’éternité, les lieux se dérobent, ont changé, sont voilés :
   L’image du monde est projetée à l’envers sur la rétine. Dès lors, le monde n’est-il pas une hallucination de l’œil ? A travers les six carreaux, est-ce le monde que je vois, ou l’intérieur de mon œil ? Le monde passe dans mon œil, c’est le plus long mouvement immobile qui soit.
   Ne nous pressons pas ;
   La pluie tombe à gauche, pas à droite. Est-ce un effet de lumière ? une volonté du cinéaste ? un désir de l’écrivain ? une hallucination du spectateur, du lecteur ?
   La pluie emplit l’image le long de la rivière. La rivière sépare les deux berges. D’un côté, des arbres, de l’autre, des cavaliers. D’un côté, l’à-peu-près, de l’autre, le flou, entre les deux, l’incertitude. Andreï Tarkovski nous montre cette évidence dans Andreï Roublev précisément, mais sans doute dans tous ses films dans lesquels la pluie et le travelling – Stalker, souvenez-vous du voyage en draisine dans la zone interdite – sont des éléments fondateurs.
   Ce « je », ce « nous » désignant l’auteur et son ami deviennent un « il » presque indiscernable, tant les deux personnalités se fondent dans ce désir de connaître le monde, par leur regard particulier de photographe ou d’écrivain en devenir. Cette « marche » douloureuse est solitaire mais accompagnée pourtant par le souvenir des livres lus, des personnages rencontrés dans ces lectures, et qui peuplent la mémoire encore plus densément que les vivants oubliés. Les vivants… où sont-ils ? L’allée des artistes est bordée de statues, de monuments : de sépultures. C’est au pays des morts que C. C. est parti chercher son ami disparu, que les mots nés de la mémoire font renaître en un portrait tendre mais brouillé par le temps. Ainsi l’écriture est-elle recherche, celle du temps perdu, du monde disparu, du lien qui, au-delà de la mort, ne s’est pas dissous mais un peu voilé.
   Qui marche ?
   Qui boite ?
   Qui poursuit l’invisible ?
   Le texte est beau, limpide, mais l’énigme qu’il suscite est complexe, existentielle. Un questionnement déchirant, qui demeurera peut-être sans réponse, mais dont la formulation établit un lien entre le passé et le présent, entre la vie et les morts, entre l’auteur et le lecteur cheminant ensemble dans cette commune solitude.

La rencontre dans l’escalier

   Publié lui aussi par les éditions de l’Atelier In8, ce texte érotique constitue une étape dont, dans une première lecture, je n’avais pas saisi toute l’importance. Sans lien apparent avec l’œuvre évoquée ci-dessus, il  approche de manière surprenante et désespérée de thèmes présents dans Allée des Artistes, celui de la rencontre impossible et de la relation instaurée avec monde de l’écriture et de la lecture.
   La nouvelle, assez courte, foisonne pourtant d’idées, de pistes ouvrant sur une réflexion essentielle : les livres créent-ils un lien entre les hommes ou les séparent-ils ? Deux voix s’entrecroisent, celle de Clément, écrivain, occupé à la traduction de l’œuvre d’un auteur chilien qu’il n’a jamais rencontré, et celle d’Hortense, sa femme, qui passe ses journées à lire dans un grenier des œuvres érotiques traduites du chinois. Un couple aimant, uni par le désir du corps de l’autre, mais que les livres semblent éloigner l’un de l’autre. Ainsi Clément et Hortense vivent-ils dans des espaces séparés, le traducteur dans son bureau, sa femme dans ce grenier qu’elle quitte pour se promener ou aller nager. Leur rencontre n’a lieu que dans leur chambre close, propice au contact des corps, au plaisir partagé, mais l’homme, très vite, s’aperçoit que s’est interposée entre eux une présence mystérieuse, un homme dont il ne voit pas le corps mais qui pourtant entraine sa compagne dans des ébats auxquels il ne peut se joindre.
   La lecture est ici associée à l’élan vital : « Je lis, je vis », dit Hortense, « Je jouis, je vis ». L’acte de lire s’inscrit dans le plaisir ; ces textes dont l’homme ne comprend pas bien l’intérêt, « d’un érotisme désuet, bien peu excitant », sont pour elle source d’une intense jouissance intellectuelle aussi bien que physique.
   Je suis remontée dans mon grenier. J’ai trouvé un exemplaire magnifique sur grand Vergé du Xixian ji – le Pavillon de l’Ouest – sans nom de traducteur. Je coupe lentement, avec délectation, les pages bruissantes. La lecture me soulage et me redonne des forces, puis des joies, du plaisir, du vrai plaisir, de la jouissance.
   « Sans nom de traducteur » : or Clément, lui, est celui dont s’effacera le nom, puisque sa tâche est d’ « écrire les autres », c’est-à-dire de disparaître. D’ailleurs, ce travail d’écriture l’éloigne de la lecture :
   Je me suis trouvé un petit fauteuil près d’une lucarne et, installée là, je lis des heures pendant que Clément, à l’étage en dessous, s’évertue à rendre en français ce qu’il perçoit du travail d’un écrivain qu’il ne connaît même pas. Je crois que c’est cela qui lui manque, le temps de la lecture. Il traduit, il traduit, il traduit mais il ne lit plus.
   Lire est donc un acte vital et nourricier. Sans la lecture Clément s’éloigne du réel et se laisse de plus en plus perturber par cette rencontre fantomatique qu’il fait parfois, dans cet escalier qui donne son titre au récit : une main invisible, dispensant un plaisir involontaire, violent et destructeur, et qui lui rappelle cet homme sans corps qui fait l’amour à sa femme à côté de lui. Traduire l’a-t-il éloigné de lui-même ? Est-il en train de devenir un autre ?
   La sensualité des mots et des situations se fond avec l’effroi. Le plaisir pur n’existe plus, il s’associe à une hantise. Ce récit érotique joue chez le lecteur d’un double attrait, Eros et Thanatos mêlés, l’un prenant sur l’autre le pouvoir. Et l’écrivain privé d’œuvre et de lectures disparaît, absorbé par un néant dont il ressuscite, uni à cette présence inquiétante en haut de l’escalier…

Young Appolo

   Publié aux éditions de la Cabane, ce texte au titre énigmatique, très court, semble à l’opposé du précédent. Claude Chambard y fait entendre une voix différente, et pourtant, là aussi, il s’agit  de livres, de mort… D’amour aussi, celui que Claude Chambard éprouve pour un auteur que nous vénérons tous deux (et nous sommes loin d’être les seuls) : Walter Benjamin, ce philosophe dont la pensée embrasse tous les domaines mais s’inscrit dans l’idée du seuil, du passage, et dont l’existence individuelle se fond dans le drame universel.
   Ce texte profond et poétique fait subtilement renaître le fantôme de l’auteur disparu à Port-Bou, dans sa chambre de l’Hôtel Francia. Une silhouette d’abord, observée de loin semble-t-il, mais dont on pénètre la conscience habitée par l’incertitude, l’effacement d’un passé que de toute façon il ne pourra jamais retrouver. Ce personnage discret appartient à notre monde, mais demeure presque invisible. Sa vie est vouée à l’écriture et aux livres, « locataire » de la bibliothèque dont il s’efforce de lire tous les ouvrages même si cette tâche est vouée à l’échec. Cette existence dans les mots est un devoir, une nécessité à laquelle il ne peut échapper.
   Il a l’air de chercher un mot, puis le suivant. Comme s’il devait combler un immense vide de langue. Une sorte d’angoisse.
C’est un sacré travail, dur & ingrat.
Il faut trouver l’impulsion, instinctivement, ça ne s’apprend pas.
Chaque jour, il faut avoir la volonté de trouver un mot, puis le suivant.
Par le courage, une nécessité vitale.
Ça ne s’explique pas.
Le travail ne s’explique pas, jamais.
Il faut juste montrer.
C’est de l’ignorance. Il ne faut pas avoir de complexe. L’ignorance est une bénédiction. On demeure vivant, spontané & sincère.
   Peu à peu le texte nous conduit dans la conscience de Walter Benjamin – ou de cet homme qui lit et écrit – et le « il » cède au « je » ; ce passage coïncide avec le moment de la révélation pour le lecteur. La silhouette s’incarne au moment où la mort s’approche, dans une série de notations brèves, bribes qui construisent un être dont lequel chaque lecteur peut éprouver l’humanité, dans cette attente qui fait fuir les mots :
   Je n’ai plus de force dans les mains.
Les mots se dérobent, ils ne comprennent pas qu’ils sont le récit sans moi.
  Les mots survivent « sans moi », c’est pourquoi l’écrivain et le lecteur peuvent avoir la certitude d’avoir déjà croisé cette ombre vivante, en lequel, un instant, va se fondre l’auteur… Finalement, si l’approche de la mort a éloigné les mots, ceux-ci sont la survie d’un homme, d’une pensée éclatante née dans la discrétion, et qui, aujourd’hui, nous hante toujours et nous fait vivre.


   Ainsi, à travers ces trois textes très différents, se dessine une œuvre riche reflétant les préoccupations d’un auteur à la recherche de lui-même mais aussi tourné vers les autres. Sa générosité  le place au cœur de l’humanité, à la croisée des chemins, écrivant, lisant, diffusant ses réflexions et relayant celles qui lui sont chères. Une vie dans les livres, dans les phrases, dans les mots, dans la quête d’un rythme, d’une sonorité qui rendra à la pensée toute sa puissance. La multiplicité des thèmes ne peut masquer une lancinante préoccupation : comment, au-delà de la fatalité, les mots peuvent-ils à la fois nous lier et nous faire (sur)vivre ? Les textes de Claude Chambard s’adressent directement à chacun d’entre nous : les figures de l’auteur et du lecteur y sont imbriquées à tel point que nous pouvons tous, qui que nous soyons, nous y reconnaître un peu, et nous abandonner à cette réflexion profonde et essentielle sur la place de la littérature dans notre existence.
      
Titien, La Vierge et l'enfant...

Young Appolo (2008)

Allée des Artistes a été publié aussi dans le coffret Travelling : Ed Wood en a fait une belle critique ici.