Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

mardi 18 juillet 2017

D'une langue à l'autre, II : Aharon Appelfeld






     Dans le numéro 2 de la revue La Moitié du Fourbi, je me suis intéressée à un beau roman d’Aharon Appelfeld, Le garçon qui voulait dormir, texte qui interroge le rapport à la langue maternelle, qui est aussi celle des oppresseurs sanguinaires, et qui doit s’effacer dans la construction d’une identité nouvelle, en une amnésie subie puis acceptée malgré le déchirement profond qu’elle provoque.

Voici d’abord un paragraphe de l’article écrit pour l’occasion, puis un chapitre de l’œuvre d’Appelfeld.

De la Bucovine à l’horreur organisée

     Il est des terres magiques dans lesquelles les mots se font chair, onguent, blessure, seules bouée de sauvetage ou au contraire plombs qui entraîneraient irrémédiablement vers le fond. Le nom de Czernowicz, autre fois Cernăuţi, aujourd’hui Чернівці (Tchernivtsi), résonne comme celui d’une cité peuplée de fantômes mais abandonnée par une multitude d’esprits. Rose Ausländer, Paul Celan, Aharon Appelfeld y sont nés : autant de voix singulières surgies d’un même espace, ayant essaimé dans l’Europe entière, ayant abandonné, transformé, préservé leur langue originelle, celle-là même qu’avaient torturée les bourreaux. Tous ou presque ont connu cette déflagration. Une victime peut-elle continuer à parler la langue de son tortionnaire ? Ce langage natif conserve-t-il ses vertus protectrices, rassurantes, apaisantes ? Les berceuses d’une maman peuvent-elles faire usage des mêmes mots que les ordres hurlés par les kapos ? La territorialisation de l’horreur incite certains à se demander si la littérature, quintessence du langage, a encore sa place ; cette interrogation cruciale s’expose avec acuité dans ces mots célèbres de Theodor Adorno (qui a pourtant décidé de revenir en Allemagne après la guerre) : « La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes. » Cependant, face à ces questions lancinantes, chacun sélectionne sa réponse. Les écrivains de Czernowicz  se distinguent les uns des autres par l’attitude qu’ils adoptent face à la langue, nuancée par l’instabilité d’une Europe meurtrie.
     Traverser la grande Catastrophe et y survivre suppose, outre le courage et peut-être la chance, une intelligence du monde, un sens du vivant, une capacité à faire des choix exceptionnels. La vie de Rose Ausländer s’est achevée à Düsseldorf, ville qu’elle avait élue pour y passer le reste de ses jours ; Paul Celan s’est jeté dans la Seine depuis le pont Mirabeau, (semble-t-il) le 20 avril 1970, à 49 ans. Aharon Appelfeld, lui, ne s’est pas encore mué en esprit immatériel, mais entre Czernowicz et lui s’est ouvert un gouffre que seule la mémoire put franchir. S’il n’a pas élu comme d’autres la poésie comme exclusif moyen d’expression, l’écriture l’accompagne dans une démarche complexe de séparation ou d’abandon, mais aussi de reconstruction forcée. Rose Ausländer n’a pas renié sa langue maternelle. Il lui arrivait pourtant d’écrire en anglais. Paul Celan a décidé de ne pas oublier l’allemand, mais de fondre cette langue aimée et haïe en un miroir du monde – il l’a judaïsée pour mieux se l’approprier. Les mots triturés, torturés, disloqués, reconstruits, bâtissent dans sa poésie un univers en creux et en pleins, marqué par l’absence physique, le deuil, rempli par la mémoire aux vertus hypnotiques, où le pavot s’allie à l’anamnèse, où le vent efface la trace du sable des urnes mais pas le souvenir – impossible absence, souffrance permanente et insidieuse qui se cache qui se cache même lorsqu’elle semble s’estomper… La mémoire ronge. Les mots la perpétuent, qu’on les malmène ou non. Celan s’oblige à subir ce mal qu’il n’a pas voulu pour les siens, auquel il a pu échapper, mais qui l’a rattrapé dans la culpabilité du survivant.
« […] Nous étions. Nous sommes.
Nous ne faisons qu’une chair avec la nuit.
Dans les couloirs, les couloirs. » 

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6

     Notre activité était constante et soutenue. Je pensais parfois que ce programme de formation avait pour but de nous métamorphoser, jusqu’au jour où l’on dirait de nous : « Voyez, ils ont été formés par Efraïm. » Cet homme n’impressionnait ni par sa stature ni par l’expression de son visage, et m’apparaissait comme un militaire terne qui entraînait ses subordonnés de manière intelligente. Il ne criait jamais, ne s’énervait pas, c’était même un homme laconique, mais au regard déterminé. Il se reposait la nuit près du feu et fredonnait des mélodies entêtantes.
     Après le rassemblement du matin, nous courions tous en criant en hébreu : « A comme abri, B comme bâtiment, C comme couverture, D comme dortoir, E comme énorme », été chaque jour, nous ajoutions des mots nouveaux. Les mots que j’ai appris sur cette plage sont reliés pour moi à la mer. Chaque fois que je prononce le mot « tente », je revois la toile tendue avec l’aide de mon camarade Marc, et les pieux qui refusaient de s’enfoncer dans le sable. Le bleu de la mer était si intense que chaque mot nouveau se remplissait de cette eau avant d’être coulé en nous comme du métal, par la brûlure du soleil.
     Un soir, Efraïm revint sur cette nécessité de relier la langue au corps. L’hébreu était une langue musclée qui ne supportait ni faiblesse ni atermoiements. Chaque mot hébreu renforçait le corps. Je ne comprenais pas comment cela opérait, mais les propos d’Efraïm résonnaient comme des injonctions qu’il suffisait d’observer pour grandir comme il le fallait, en étant doté d’une pensée claire et ordonnée.
     Peu à peu, sans nous en apercevoir, nous étions en train de nous séparer de tout ce qui était en nous : le ghetto, les cachettes, les forêts.
     Des rivages de Naples, ces lieux semblaient éloignés, nimbés de brouillard, comme s’ils avaient perdu leur terrible vitalité.
     Le soir, après le rituel des chansons, nous tombions de fatigue sur nos lits de camp. C’était pour moi un sommeil différent, proche de celui de mon enfance à la maison.
     Une nuit, ma mère me parla dans une langue dont je connaissais les notes, les intonations et les silences. Sa voix coulait en moi avec clarté mais il m’était difficile de lui répondre. Ma mère me comprenait, à son habitude, et mettait cette confusion sur le compte de l’émotion, un mot que je n’avais pas entendu depuis longtemps et qui me réjouit fort.
     Après un long silence, elle s’inquiéta :
     « Que t’est-il arrivé, mon chéri ? »
     J’essayai d’articuler tout ce qui s’était produit pendant les années où j’avais été loin d’elle, mais le seul mot que je réussis à prononcer fut « maman », et ce mot lui procura une telle joie qu’elle ignora mes difficultés d’élocution et arbora un visage rayonnant.
     Je parvins enfin à lui révéler que j’avais une nouvelle langue.
     Elle me regarda avec stupéfaction et répéta :
     « Une nouvelle langue. »
     J’ajoutai que c’était une langue de la mer que l’on étudiait sur la plage et que l’on mélangeait aux couleurs et odeurs des vagues.
     Elle écarquilla les yeux.
     « Mais pourquoi as-tu besoin d’une langue de la mer ?
-        Je suis membre de la communauté des élus, dis-je, surpris par cette phrase.
-        Et tu ne progresseras plus dans ta langue maternelle ?
-        Ne t’inquiète pas, maman, Les Contes du Nord, que tu m’as lus tous les soirs avant le coucher, existeront pour moi à jamais. Je me suis nourri de cette langue en ton sein, mes os en sont encore imprégnés. »
Curieusement, ma mère semblait en douter.
« Mais pourquoi as-tu du mal à me parler ? »
    La langue de la mer est une langue forte, mais la langue maternelle est plus forte qu’elle, eus-je envie de lui dire, sans conviction.
     « Je t’ai donné tout ce que je pouvais, ajouta ma mère, la voix étranglée. Il est possible que je me sois trompée, j’étais une jeune femme sans expérience, mais je t’assure que mes intentions étaient bonnes. S’il te plaît, mon fils, ne révèle pas le secret de notre conversation dans une langue que je ne peux comprendre », dit-elle, et elle disparut au moment où je me réveillais.


 Aharon Appelfeld, Le garçon qui voulait dormir, traduction de Valérie Zenatti, éditions de l'Olivier, 2011.

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