Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

dimanche 4 mai 2014

Pour entrer dans Le cercle de feu...


Peu après ils arrivaient au village. Ils passèrent dans la cour noircie par les intempéries de la première des trois fermes. Ils plongèrent dans une fumée de bois odorante, plongèrent dans la puanteur du fumier et des bêtes ; un roquet aboya à leur passage, sautant au bout de sa chaîne qui le tirait en arrière et l'étranglait ; dans le trou béant de l'une des fenêtres un visage apparut, les suivit des yeux ; ils s'engagèrent sous la passerelle qui menait à la grange, et lorsqu'ils arrivèrent à la hauteur de la chapelle où ils rejoignirent la route, ils sentaient encore les yeux qui les épiaient.
   "Je constate qu'ils sont toujours aussi curieux", dit Jerschek. 
   Et Hilde "Méfiants, plutôt. Et non sans raison." A ces mots, elle prit appui sur son talon droit et obliqua en direction des bâtiments de l'auberge. Il vit l'empreinte en forme d'escargot laissée par sa chaussure cloutée dans la boue ; ensuite seulement, il aperçut les autres empreintes, empreintes de pieds, de roues, de sabots. "Tout laisse sa trace", songea-t-il. Mais soudain il n'y eut plus la moindre trace car la route devenue plus large était noyée sous les flaques ; et la plupart de ces flaques mêlées de déjections avaient une teinte d'un brun luisant. Et tiens ! Là, le jeu de quilles ! La haute grange noircie par les intempéries. Le panneau tordu avec l'inscription REININGSHAUSBIER. Et là, quelques charrettes disloquées et un vieux tracteur. En face, le pylône avec les deux isolateurs blancs... Jerschek tendit l'oreille. Un son métallique presque inaudible rôdait dans les airs, une plainte solitaire comme émise par de lointaines voix d'anges, froide, étrange. Il regarda en l'air. Cela venait des deux fils de cuivre. Vie et mort semblaient soudain être très proches l'un de l'autre. L'un des fils courait vers le pignon de la maison, l'autre (et c'était sans doute lui qui produisait ce son) rejoignait le pylône suivant. Les isolateurs scintillaient dans l'air turbulent. Figés, blancs, se détachant sur le ciel plus sombre. Et à présent, la maison ! voûtée par l'âge, branlante. - Oh là là ! Avec ses marches de pierre érigées vers l'entrée, elle se dressait telle une île dans les flaques ; et la porte grande ouverte était comme une bouche d'ombre.
   "Qu'est-ce que tu veux faire là-dedans ? s'enquit-il.
   - Acheter quelque chose, dit-elle.  De quoi faire à manger. Il n'y a plus rien à la maison." Pataugeant dans la boue, elle avança vers la maison. Des voix d'anges ou de démons chantaient au-dessus de sa tête.
   La maison avait l'air abandonnée. Seule l'enseigne indiquait qu'il s'agissait d'une auberge. "Je vais tâcher d'avoir un morceau de viande", dit-elle - puis (comme en passant) : "Tu n'aurais pas envie d'une Slibowitz ?"
   Elle se retourna vers lui en souriant.
   "Moi non, dit-il.
   - Mais moi, oui", dit-elle.
   Il éclata de rire. "Au nom du ciel ! Tu as donc si soif ? Dans ce cas, on va manger quelque chose ici."
   Elle se déclara d'accord, parut même soulagée. Elle dit : "Bien. En contrepartie, je cuisinerai quelque chose pour ce soir. Tu as un peigne? J'ai les cheveux complètement emmêlés." Elle posa le pot à lait et s'approcha de lui. 
   "Là, dans la petite poche extérieure de ta veste, tu en avais toujours un sur toi." Elle plongea les doigts dans sa poche et en retira le peigne. "Et voilà !" Elle émit un rire bref. "Toujours aussi soigneux ! Et vieux jeu avec ça !"
   Et il se produisit alors quelque chose qui le prit par surprise bien qu'il sût qu'il fallait s'y attendre ; mais en l'occurrence, cela se produisit inopinément et d'une manière tout à fait nouvelle pour lui : c'était comme une agression contre quelque chose en lui qu'il ne connaissait pas encore lui-même. Tête penchée, bras relevés, elle se tenait à deux pas en face de lui et se peignait en le dévisageant entre ses mèches débordantes. Mais il y avait quelque chose de bizarre dans ses yeux, à croire qu'elle lorgnait par-dessus ou à côté ou encore à travers lui. Et pourtant, elle le regardait ; il n'y avait aucun doute là-dessus. Est-ce qu'elle louchait ? Etait-elle affectée d'un soudain strabisme ?
   "Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ?" demanda-t-il, à nouveau envahi par une peur sourde, indéterminée. "Est-ce que je te regarde ?" fit-elle tranquillement. Je regarde la montagne derrière toi."
   Et à cet instant, il sentit la peur monter en lui comme une vague noire et silencieuse, et il sut que dans son dos la montagne les épiait, monstrueuse, l'effroyable montagne d'ossements, la haute, l'infranchissable muraille d'ossements blanchis ; et il sentit le regard de Hilde fixé sur lui, inexorable, et tandis que le vent retenait un instant son souffle, il entendit le crissement du peigne fourrageant dans ses cheveux, et en même temps que la peur le submergeait, le soulevait, il perçut l'odeur de Hilde : fine et cependant âcre : bestiale ! diabolique ! - et toute une horreur sans nom le saisit et il se retrouva perché tout en haut de l'énorme vague, si bien qu'il se mit à vaciller sur son dos comme sur une vertigineuse arête ; et il sut : d'un côté était le dégoût, donc le salut ; de l'autre s'ouvrait un abîme ; et il se sentait déjà aspiré par cet abîme, se cramponna pourtant avec l'énergie du désespoir tout là-haut, s'efforçant de tomber du bon côté, du côté du dégoût ; cependant Hilde était entre-temps parvenue à ses fins, s'approchait de lui et glissait le peigne dans sa poche, et déjà il était tombé, hélas pas du bon côté, celui du salut, mais de l'autre. 
   Il s'aperçut qu'il avait soudain la bouche sèche comme du carton. Il tâche de déglutir - et : "Tu ne sens plus du tout comme une fille de ferme, articula-t-il à grand peine.
    - Ah bon ? fit-elle. Et je sens quoi ?
   - Autre chose, dit-il.
   - Mais quoi ?
   - Je ne sais pas, moi. Quelque chose d'infect."
   Elle souriait toujours. Oui, elle souriait, et elle ne recula pas comme il s'y attendait. Bien au contraire : elle s'approcha de lui, leva les bras et lui enlaça le cou. 
   "Et alors ? fit-elle. Pourquoi tu me dis ça ? Je le sais très bien."
Deux plis vulgaires apparurent au coin de sa bouche. "Ne me dis pas que ça te gêne !" Dans ses yeux scintillait le regard d'argent, mais il scintillait tout à coup comme un couteau. "Je ne crois pas que ça te gêne le moins du monde", dit-elle d'une voix qui avait soudain pris une inflexion métallique. "En tout cas, pas plus que ça ne dérange les mâles en général. Et tu n'es pas différent d'eux, que je sache."
   "Le sort en est jeté", songea-t-il : "Tu es la dernière des salopes ! dit-il à voix basse.
   - C'est juste, dit-elle. Et je m'en flatte." Elle porta soudain la main à son nez et le secoua. "Tout ce que tu peux flairer avec ton nez de youpin, mon cochon !
   - Tu veux dire mon nez d'aigle typiquement aryen ! N'est-ce pas toi qui le qualifiait ainsi ?", nasilla-t-il. Du coup, elle le lâcha. "Oui, à l'époque, dit-elle avec un rire sec. Je ne pouvais pas savoir que ce machin te permettait de flairer d'avance une charogne qui ne viendrait à maturité qu'en quarante-cinq."
   Elle empoigna le pot à lait et gravit les marches. Les muscles de ses jambes se tendirent sous la peau brillante. Il la suivit des yeux - et : "Quelles armes ! songea-t-il. Des armes redoutables, des armes de combat ! Des armes méprisables !" ET soudain, il sentit un goût de fer dans sa bcouhe, et dans ses doigts l'envie de l'étrangler, et dans ses oreilles tintait le chant métallique des lignes électriques.


Hans LEBERT, Le cercle de feu (Der Feuerkreis), Editions Jacqueline Chambon, 2004, traduction par Bernard Kreiss.
   

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