Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

mardi 2 novembre 2010

L'effritement d'un monde : Goran Petrović, Sous un ciel qui s'écaille


« Quant à moi, je le sais, une puissance supérieure me contraint à cheminer longtemps encore côte à côte avec mes étranges héros, à contempler, à travers un rire apparent et des larmes insoupçonnées, l'infini déroulement de la vie. » (Nicolas Gogol, Les Âmes mortes, chant VII,  traduction Ernest Charrière)

   « Cinéroman », tel est l’étrange sous-titre de l’œuvre de Goran Petrović que nous proposent les Allusifs en cette rentrée littéraire. Roger Grenier, en 1972, avait fait de ce néologisme le titre d’une chronique de la vie provinciale des années 30. Il est peu probable que le romancier serbe, né en 1961 et lauréat de plusieurs prix littéraires dans son pays, ait voulu rendre un hommage à cet auteur français un peu oublié, mais son œuvre réjouissante est également une chronique, celle d’une petite ville d’ex-Yougoslavie. Sous le ciel qui s’écaille, dont la traduction en français, due à Gojko Lukić, est parue en septembre 2010, suivant de près la publication du roman en Serbie, réunit dans une salle de cinéma, l’Uranie, quelques-uns des habitants de Kraliévo. Voyage temporel enclos dans un espace singulier, à la fois banal et atypique, ce roman nous transporte dans un univers familier et étrange, lieu du rêve qui s’inscrit sur l’écran, mais aussi théâtre d’une réalité historique.
Etrange feuillage (photo personnelle)

L’histoire de l’Uranie débute avec le récit drolatique de la création de l’Hôtel Yougoslavie, construit par le cordonnier Laza Iovanovitch, personnage digne de ceux des films d’Emir Kusturica ou d’Aleksandar Petrović. Une juteuse affaire de godillots dépareillés lui permet de réaliser son rêve : la construction d’un hôtel de luxe, que sa gestion catastrophique conduit à passer de mains en mains, changeant de destination, pour aboutir finalement entre celles du projectionniste Rudi Prohaska, qui, à partir de la salle de bal, aménage un cinéma au « lourd rideau de velours bleu nuit » et à la voûte peinte de constellations. Ce lieu figé mais témoin de l’histoire constitue un microcosme intéressant, et rassemble, au moment où débute l’action, une trentaine de spectateurs disparates et représentatifs. L’obscurité de la salle absorbe les destinées, les rapproche, pour offrir au lecteur un terrain d’observation riche et vivant. Le 4 mai 1980, est en effet réuni en ce lieu, pour assister à un film dont nous ne saurons presque rien, un concentré d’humanité, ordonné selon une hiérarchie invariable. Le roman, organisé en courts chapitres, présente ces personnages un à un ou deux par deux, selon qu’ils sont venus seuls ou non, et d’après la place qu’ils occupent dans la salle. Ainsi nous découvrons, par l’intermédiaire d’un narrateur anonyme, témoin nostalgique, chaleureux et  amusé, des bribes de vies, des destins tragiques, drôles ou absurdes. D’abord, l’ouvreur, Simonovitch, dont l’existence est étroitement associée à ce lieu qu’il ne quitte jamais. Enfermé dans un appentis de huit mètres carrés pourvu d’une fenêtre trop haute, il porte sur le monde un regard particulier : cependant, son aspiration à la liberté trouve son expression dans une œuvre poétique. En effet, de la cour de béton de l’hôtel, qui un temps a servi de cinéma de plein air, il fait naître un jardin merveilleux, paradis végétal dont il est le seul occupant. Simonovitch, qui ne s’exprime que peu – à travers un discours formel au début de chaque séance, par exemple – a pour compagnon un oiseau que lui a légué Prohaska, et qui ne le quitte jamais, même s’il n’est pas en cage. Cette « perruche » (qui n’en est pas une) traverse le roman et survit à ceux qu’elle accompagne, disparaissant lorsque se manifeste la violence. L’oiseau s’envole, Simonovitch rêve de prendre de la hauteur, cette fenêtre hors d’atteinte  symbolisant la liberté.

   C’est le vieil ouvreur qui place les autres personnages dans un ordre immuable. Les premiers rangs, de un à neuf,  sont occupés par des êtres de peu d’importance dans la société : le camarade Avramovitch, un dignitaire démis de ses fonctions, et qui a conservé de ses activités politiques une étrange crispation musculaire qui le conduit à lever la main droite inopinément, suscitant colère ou amusement. Derrière lui, un ivrogne, des tziganes, des gens mariés, des collégiens… un échantillon précieux, comique et touchant par les liens qui se tissent et le regard affectueux que porte sur eux le narrateur. Chaque destin est évoqué avec concision ; cependant,  l’art de Petrović confère une épaisseur à chacun. Il ne s’agit pas d’une galerie de personnages juxtaposés, mais de l’évocation vivante d’existences soumises aux caprices de l’histoire. Ainsi, J. et Z., les deux collégiens facétieux, qui ont choisi pour victimes le couple Erakovitch, sont promis à un destin tragique que l’auteur évoque avec tendresse et légèreté. Mobilisés dans l’Armée populaire yougoslave au début des années 1990, ils sont tous deux fauchés par la même balle :

« Dans cette confusion, personne n’a pu dire par où la balle a poursuivi sa trajectoire. Ni combien de personnes elle a encore tuées. Ni combien d’autres, et sous quel angle, elle allait peut-être encore tuer au cours des années à venir. Ou peut-être des décennies. Bien que l’on puisse aussi envisager des siècles.
  J. et Z. se sont seulement affaissés. Ils n’avaient pas l’air morts, mais ils l’étaient. Non, hormis les taches de sang sur leurs tempes, ils ne ressemblaient nullement à des garçons morts. Au contraire, tous deux, tête nue, bouche ouverte, avaient l’air de gamins espiègles sur le point de dire :
- Pardon, monsieur, pourriez-vous vous baisser un peu, on n’y voit plus rien. »

   Légèreté et gravité se mêlent, se  croisent, se fondent en un récit morcelé mais d’une grande cohérence. Ces bribes de vies se rassemblent pour en constituer une seule, celle de la Yougoslavie soumise aux caprices de l’histoire. Le lieu se charge d’en conserver l’empreinte, à travers des graffitis hétéroclites : « D. D. a ici posé ses augustes fesses », ou « Perdu bâtard à poil blanc / répond au nom de Noiraud », ou encore « Camarade Tito, tu as notre parole »…  Le désordre s’organise, dans une exubérance qui n’est pas sans évoquer les films de Kusturica – la fin de Brindillon, personnage malingre vivant dans son imperméable XXXL, et qui s’envole comme un cerf-volant, m’a rappelé l’homme-canon de Promets-moi, qui ne peut plus atterrir. Et l’Uranie abrite ainsi le souvenir d’époques révolues, témoin des débuts, avec les projections de films muets et de bluettes sentimentales, fixant aussi sur la pellicule ce qui est voué à disparaître – le souvenir de l’Hôtel Yougoslavie restant gravé sur la pellicule d’un film de 1932, l’histoire même des films projetés dans la salle immortalisée dans un film-fleuve de huit heures monté à partir d’images volées au cours des années par le Bonimenteur projectionniste devenu cinéaste. De ce lieu voué à l’oubli, masqué par un faux plafond, subsiste cette voûte stellaire, immuable quoique fragile, cette « superbe stucature »…


« Image symbolique de l’immense Univers. Avec un Soleil placé exactement au milieu, dardant des rayons flamboyants, stylisés, une lune somnolente, à peine un peu « mordue », les planètes disposées dans un ordre assez libre. Tout autour, un semis de constellations des deux hémisphères : Andromède, l’Oiseau de paradis, le Cocher, l’Autel, le Grand Chien et le Petit Chien, Cassiopée, le Compas, l’Hydre, la Croix du Sud, la Lyre, la Table, Orion, le Paon, l’Ecu, la Grande Ourse et la Petite Ourse, la Vierge, et puis des galaxies, des nébuleuses et encore deux ou trois comètes aux queues incandescentes… Au-dessus de nous tous il y avait cette stucature magistralement exécutée à l’époque du « maître » Laza Iovanovitch, encore incurvée comme la voûte céleste, perlée par endroits de gouttelettes d’humidité et hérissée d’aiguillettes de moisissure qui après tant d’années avaient fini par percer le précieux enduit jadis lisse. »

   Aussi, même si les destins de ces personnages sont fugitifs, même si leurs existences s’inscrivent dans une durée limitée, ce ciel qui s’écaille insensiblement figure le lent émiettement d’un monde qui répète les événements, la guerre des années 1990 répondant à l’occupation allemande, le camarade Avramovitch retrouvant son statut puis le perdant à nouveau… Cet univers disparaît mais sa mémoire subsiste, un peu comme l’image du passé ressuscite, le temps d’un instant, sur l’écran fragile et hors d’atteinte – évocation fugitive, insaisissable et nostalgique, d’un passé qui n’existe plus que dans le souvenir.

  
Goran Petrović, Sous un ciel qui s'écaille, traduit du serbe par Gojko Lukić, Les Allusifs, 2010
  

4 commentaires:

  1. ça me plait beaucoup et me rappelle que octobre rouge avait fait plus pour la beauté de la révolution que la révolution elle-même. La prise du palais les gens réunient sur la place ? Rien que de simages de cinéma. Ils sont renté les révolutionnaire il y avait. Personne comme ce fameux drapeau " why " entiérement reconstruit pour l'objectif d'un photographe. J'adore ces idée de mise en scéne de la réalité voir pour ça des trucs comme "the right stuff" ou la vue de eastwood des deux films sur la guerre mondiale vue du japon et vue des states.
    Liberty valence de john ford

    RépondreSupprimer
  2. au desus commentaire steve lipiaski (steve o'beach)

    RépondreSupprimer
  3. Merci beaucoup d'avoir pris le temps de commenter, Steve. C'est vrai - et je n'y avais pas pensé de cette façon - le roman évoque aussi le thème de la mémoire mise en scène (dans la répartition immuable des personnages dans la salle, dans ce montage d'extraits présentés à la fin...). L'image demeure, fantôme d'un événement qui ne s'est pas toujours vraiment passé, trace immatérielle d'un moment toujours fixé selon un point de vue particulier, et forcément incomplète ou partiale.

    RépondreSupprimer
  4. steve o'beach3 novembre 2010 à 19:05

    c'est bien ça !
    plusieurs fois j'ai raconté des évenements que d'autre personne avait vu ou cru voir.
    et tout était différent. C'est pourquoi j'adore échanger et recevoir une écoute ou une vision personnelle du truc d'un autre souvent cela entraine une relecture ou un revisionnage.
    Et ça ces tout simplement génial ! les photos nasa de l'homme sur la lune en studio ?
    Au point que j'ai raconté à mon fils comment c'était; Je l'avais vu en direct pour cause d'amydale

    RépondreSupprimer