Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

mercredi 29 septembre 2010

Sous le ciel étoilé... le Mal



Hans Bellmer, Illustration pour Histoire de l'oeil (1947)

 « La littérature est l’essentiel, ou n’est rien » (Georges Bataille, avant-propos à La Littérature et le Mal).
   Il est des œuvres dans lesquelles on pénètre avec une appréhension mêlée de curiosité, et parfois même avec le remords d’une curiosité malsaine, l’impression – ou l’intention – de transgresser une ultime limite. Georges Bataille, né d’une génération tumultueuse, celle du surréalisme (dont il se distancie rapidement et qui le rejette),  est un étrange guide. Ses œuvres oscillent entre érudition et érotisme. Mais Eros, ici, revêt des masques inattendus. L’amour tranquille n’existe pas : le sentiment, même, cède au rituel des corps regardés, effleurés, caressés, meurtris dans la recherche d’une extase qui serait un flirt avec la mort. Le mot « extase », d’ailleurs, associe la jouissance terrestre à l’illumination religieuse…
   Lire Histoire de l’œil est une expérience troublante et dangereuse. Le livre a été publié clandestinement en 1928, sous le pseudonyme de Lord Auch (Bataille use parfois d’identités malicieuses, comme, plus tard, de celle de Pierre Angélique pour la parution de Madame Edwarda en 1937). Ce très court roman emprunte des voies étonnantes, s’attachant au parcours de deux adolescents de seize ans, le narrateur et Simone, dans une quête d’absolu qui passe par l’expérience des corps, de l’amour à la cruauté et au crime. Un livre « grave », prévient Bataille. L’érotisme ici  confine à la pornographie, dans la mesure où l’obscénité souvent affleure dans ces courts chapitres, autant de « scènes » aux titres à la fois simples et énigmatiques au début (« L’œil de chat », « L’armoire normande », « Une tache de soleil »…), puis de plus en plus explicites (« Les yeux de la morte », « La confession de Simone et la messe de Sir Edmund »…). La recherche de la joie est vouée à l’échec. Les deux presque enfants, dont la banale rencontre se transforme rapidement en une confrontation sexuelle, s’unissent d’abord sous le signe du noir (le tablier de Simone) et du blanc (du lait dans une assiette), ces objets devenant prétextes à des jeux de plus en plus impudiques. Immédiatement, le sexe est nommé  avec précision. Les premiers jeux, cependant, n’osent pas le contact des corps, le regard se substituant  à l’effleurement et aux caresses. Bientôt, dans la fusion des corps, les protagonistes éprouvent le besoin d’un regard extérieur, celui de la mère de la jeune fille, d’abord, qui, au lieu de les gêner, les incite à des jeux plus indécents encore, puis celui de Marcelle, une adolescente « blonde, timide et naïvement pieuse » qui devient témoin et complice involontaire de ces ébats. Mais l’innocence n’a pas sa place dans cet univers, et la jeune fille sombre dans la folie au moment même où, en fusion involontaire avec les deux amants, elle se laisse aller à un orgasme non désiré. Cette folie devient frénésie sexuelle. Cependant, le plaisir est une agonie, dont l’aboutissement est le suicide de Marcelle.
Egon Schiele, Die Umarmung, 1917
  
Histoire de l’œil, en effet, nous rappelle constamment que l’amour et la mort sont indissociables, y compris dans les mécanismes du désir et du plaisir. Ce mot, « mort », est présent dans tout le texte au point de l’envahir. Lors d’une folle équipée pour retrouver Marcelle une dernière fois, le narrateur prend conscience que son destin s’inscrit entre l’enfer et le désir d’absolu :
« Le vent était un peu tombé, une partie du ciel s’étoilait ; il me vint à l’idée que la mort étant la seule issue de mon érection, Simone et moi tués, à l’univers de notre vision personnelle se substitueraient les étoiles pures, réalisant à froid ce qui me paraît le terme de mes débauches, une incandescence géométrique (coïncidence, entre autres, de la vie et de la mort, de l’être et du néant) et parfaitement fulgurante ».
Cette fugue à bicyclette s’achève d’ailleurs par un simulacre d’accident : Simone, dans sa course voluptueuse, fait une chute et son compagnon, un instant, la croit morte. Dans un chapitre précédent, le jeune homme, au volant d’une voiture, a renversé « une jeune et jolie  cycliste, dont le cou fut presque arraché par les roues. » Cette vision d’horreur symbolise en quelque sorte l’amour qui unit les deux personnages. Malgré l’apparente incongruité de ce sentiment, c’est pourtant lui qu’invoque le narrateur quand, dans les mêmes pages,  il définit ses relations avec Simone :
« Ainsi commencèrent entre nous des relations d’amour si étroites et si nécessaires que nous restions rarement une semaine sans nous voir ».
 Or la pureté n’y a pas sa place, en raison de l’ambiguïté de la nature humaine… C’est ce que rappelle l’évocation de Simone :
 « Elle est grande et jolie ; rien de désespérant dans le regard ni dans la voix. Mais elle est si avide de ce qui trouble les sens que le plus petit appel donne à son visage un caractère évoquant le sang, la terreur subite, le crime, tout ce qui ruine sans fin la béatitude et la bonne conscience. »
 Le plaisir est proche de l’horreur et du désespoir ; ainsi les deux jeunes gens s’engagent-ils sur une voie qui ne peut les conduire qu’au crime.
Pablo Picasso, La Corrida

   Les morts jalonnent leur parcours de folie. Après le drame du suicide de Marcelle, que le narrateur a « aimée sans la pleurer », ils choisissent une autre fuite qui les mène en Espagne. Ils voyagent en compagnie d’un Anglais plus âge, Sir Edmund, témoin et instigateur de leurs débauches. Le choix de cette destination est significatif, tant l’image du pays est associée à des rituels d’amour et de mort. Ceux-ci s’incarnent parfaitement en un spectacle, la corrida, dont la violence raffinée et ritualisée opère comme une synthèse de leur relation. Ici prend place une scène clé du roman : la mort de Granero, inspirée d’un fait-divers réel auquel assista Georges Bataille. Témoin de l’accident (Manuel Granero est vaincu dans l’arène par un taureau qui lui transperce l’œil), il confère à cette expérience une dimension symbolique en l’utilisant dans le récit. Sir Edmund fait porter à Simone « les deux couilles nues » du premier taureau vaincu par Granero :
« ces glandes, de la grosseur et de la forme d’un œuf, étaient d’une blancheur nacrée, rosie de sang, analogue à celle du globe oculaire ».
Cette offrande préfigure la catastrophe à venir, qui a lieu au moment exact où Simone fait des attributs de la bête un objet sexuel. Ici, à nouveau, l’orgasme se confond avec la mort :
   « Granero, renversé, acculé sous la balustrade, sur cette balustrade les cornes à la volée frappèrent trois coups : l’une des cornes enfonça l’œil droit et la tête. La clameur atterrée des arènes coïncida avec le spasme de Simone. Soulevée de terre, elle chancela et tomba, le soleil l’aveuglait, elle saignait du nez. Quelques hommes se précipitèrent, s’emparèrent de Granero.
   La foule dans les arènes était tout entière debout. L’œil droit du cadavre pendait. »
   L’œil se trouve ainsi explicitement associé avec ces glandes… Il se métamorphose ainsi en organe du plaisir, comme le lecteur le pressent depuis le début du texte, à travers le voyeurisme involontaire de la mère, l’exhibitionnisme assumé de Simone et de son compagnon. « Les yeux ouverts de la morte » (Marcelle) demeurent témoins de la débauche des deux héros ; son regard pur est profané par Simone qui « [inonde] le visage calme » de la jeune suicidée. Le globe oculaire est, symboliquement ou directement, présent tout au long du roman, dans les œufs que Simone s’introduit dans le sexe, celui aussi qu’elle gobe comme si elle « [buvait] l’œil [de son compagnon] entre ses lèvres », dans la ferme blancheur d’un sein… Mais les jeunes gens sont troublés par ces symboles qu’ils ne comprennent pas encore et bannissent même « le mot œuf » de leur vocabulaire ; la révélation leur est offerte à la fin du roman seulement.
   Sous le regard de leur âme damnée Sir Edmund, Simone et son amant entrent dans une église de Séville à l’entrée de laquelle se trouve « la tombe du fondateur de l’église, qu’on dit avoir été Don Juan. Repenti, celui-ci voulut qu’on l’enterrât sous la porte d’entrée, afin d’être foulé aux pieds des êtres les plus bas. » Le récit trouve un aboutissement troublant, hallucinant. Dans l’église s’opère la dernière transgression, celle qui cristallise le triomphe du Mal… La rencontre avec « un prêtre blond, jeune encore et très beau, les joues maigres et les yeux pâles d’un saint » provoque l’outrage suprême, dans une orgie à laquelle le curé s’abandonne presque, violé par Simone mais prenant à ce crime un plaisir de martyr ; il rend son dernier souffle dans une jouissance ultime et sacrilège, puisque dans le ciboire, le corps du Christ est profané. L’œil, à ce moment, redevient œuf, objet de désir et de plaisir, regard qui prend place à l’intérieur du corps pour observer au plus près les mécanismes de la jouissance, en une sinistre apothéose consacrant la symbiose du corps et de l’esprit.
Hans Bellmer, Illustration pour Histoire de l'oeil

   « Pour aller au bout de l’extase où nous nous perdons dans la jouissance, nous devons toujours en poser l’immédiate limite : c’est l’horreur. Non seulement la douleur des autres ou la mienne propre, approchant du moment où l’horreur me soulèvera, peut me faire parvenir à l’état de joie glissant au délire, mais il n’est pas de forme de répugnance dont je ne discerne l’affinité avec le désir. Non que l’horreur se confonde jamais avec l’attrait, mais si elle ne peut l’inhiber, le détruire, l’horreur renforce l’attrait ! » écrit Georges Bataille dans la préface qu’il donne à son livre, placé sous la tutelle de Hegel. Il est ici  question d’amour et de mort, cette dernière, quoi qu’il arrive, l’emportant toujours. Pour conserver un peu de sa liberté, l’être humain doit la garder toujours à l’esprit, sans la combattre : « La mort est ce qu’il y a de plus terrible et maintenir l’œuvre de la mort est ce qui demande la plus grande force.» Simone et le narrateur représentent en quelque sorte la mort à l’œuvre, sous le ciel étoilé de Kant – mais la loi morale, elle, est-elle encore en nous ? Histoire de l’œil nous confronte au Mal que nous portons en nous, sombre révélation de nos ténèbres intimes. Supporter cette lecture éprouvante nous révèle sans doute à nous-mêmes, humains en proie à d’éternels et violents conflits…

____________________________________________________________________________

Georges Bataille, Histoire de l'oeil, Jean-Jacques Pauvert, 1967
  
____________________________________________________________________________

5 commentaires:

  1. Un vrai bel article, encore. Merci Anne-Françoise pour cette lecture!

    RépondreSupprimer
  2. Belle lecture oui ! L'anatomie de la mélancolie bataillenne est une suite de mise en scènes, qu'au pictural on nommerait peut-être de sanglantes vanités... Le mot qui traverse toute l'oeuvre de Bataille c'est celui de Transgression. Et paradoxalement c'est là ce qui fait que son oeuvre soit daté (Cf. sa poésie) et donc aussi ce pourquoi il sera peut-être un jour difficile sinon de le lire ou le comprendre, mais seulement de le prendre en compte sans le soutient d'une critique renouvelé comme ici.
    Bref, il y aurait beaucoup à dire, encore -l'ironie anti-freudienne-. Ce qui est sûr c'est qu'on a soudain envie -besoin- de le relire...

    Salut & fraternité,
    A.

    RépondreSupprimer
  3. Merci beaucoup. Un livre qui me hante depuis longtemps (je dois vous faire peur, tout à coup). J'ai écrit ce texte pour comprendre pourquoi...

    RépondreSupprimer
  4. Anne-Françoise, si je viens si tardivement à la lecture de ton texte, nul doute que je risque d'être victime très bientôt de cette histoire de l'oeil.
    Les illustrations sont elles aussi fort bien associées au texte.
    Vraiment, merci de cette lecture précieuse.

    RépondreSupprimer
  5. Merci Christophe. C'est un texte beau, étrange, bouleversant, qui nous interroge sur ce que nous sommes. Enfin, pas tout le monde, peut-être : je ne sais dans quelle mesure il touche à l'universel. Mais être capable de continuer à le lire, voilà qui est un peu angoissant...

    RépondreSupprimer