Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

dimanche 18 juin 2017

De la traduction, I : Luba Jurgenson



       

   Le va-et-vient

     Nous manœuvrons entre l’étrange et le familier. Nous apprivoisons – et nous ensauvageons les choses. Le chemin du retour n’est jamais le même qu’à l’aller, d’ailleurs il nous paraît plus rapide. (C’est comme la lecture : on ne lit jamais chaque mot du texte, sauf s’il s’agit d’une langue qu’on ne maîtrise pas complètement.) Reconnaître prend du temps. Parler toute la journée une langue étrangère est aussi fatigant que charrier des pierres. Le bilingue est celui qui s’est approprié deux mondes, qui a deux langues également siennes. Mais il peut à chaque instant dire, à propos de l’une des deux : « l’autre langue ». Telle chose évidente ci ne l’est plus là-bas – il suffit de passer le seuil. Ce qui n’a pas besoin d’explication ici en a besoin là-bas. Vue de « là-bas », ma chambre est étrange. C’est peut-être pour cela que je n’arrive pas à y mettre de l’ordre. Que je parviens à créer du désordre en cinq minutes même dans une chambre d’hôtel à peu près vide. Jamais se contenter d’un sens commun, toujours décrypter, c’est le lot du bilingue. On m’a dit que j’avais une écriture « myope » : en effet, il me faut sans cesse plisser les yeux, sans cesse déplisser le réel. Revenir, m’arrêter devant, examiner – aucune image n’est jamais donnée d’emblée. C’est comme si la mémoire collective dont sont lestées nos sensations me faisait défaut. Non pas « renommer le monde », mission du poète selon Tsvetaeva, mais désensabler le regard – mission de l’enfant.
     Les expressions qui nous viennent des autres, qui dorment dans la langue – telles « la cerise sur le gâteau » ou « noyer le poisson », se réveillent, frétillent, brillent de toutes leurs écailles une fois traduites. Ou bien au contraire, certaines expressions trop hirsutes dans une langue deviennent plus lisses adoptées dans une autre. Dans Les Âmes mortes de Gogol, Pluchkine l’avare, à force de récupérer les objets les plus inutiles, devient lui-même une sorte de déchet. Ses vêtements sont en loques, il n’est plus qu’une « loque humaine ». En russe : ses vêtements sont troués et lui-même n’est plus qu’un trou dans (l’étoffe de) l’humanité. Une loque humaine : quelque-chose qui est à l’humanité ce qu’un oripeau est au vêtement déchiré. On peut la jeter, la balayer, l’humanité n’est pas atteinte. Un trou dans l’humanité, c’est irréparable. On a beau ravauder, il est toujours prêt à se montrer, dans les espaces entre les immeubles, par exemple. Lorsque vous voyez la pancarte « grand-duc » dans un zoo, pensez-vous forcément à la famille Romanov assassinée ou dispersée ? Mais voilà qu’on rencontre ces rapaces empaillés sur une armoire dans La visite au musée de Nabokov : comment dire mieux la mémoire empoussiérée de la révolution ? En russe, « de la framboise », c’est : jubilation, vie de cocagne. « Chaque exécution est comme de la framboise pour lui », écrit Mandelstam dans son poème sur Staline. On a oublié qu’il s’agissait d’une baie, c’est à peine si la couleur apparaît dans un coin du champ de vision.
Jerome Rothenberg restitue le goût de la framboise en traduisant : “ Whenever he’s got a victim, he glows like a broadchested Georgian munching a raspberry”, « il rayonne comme un Géorgien large  de poitrine mâchant une framboise » - et transforme Mandelstam en poète surréaliste.
     Les sens figurés : une manière, pour la langue, d’apprivoiser l’étrange. Il suffit de les retourner vers l’autre langue et ils vous montrent leur versant sauvage.
     Je ne peux pas dire « ma langue », car ma langue est là où je suis. On dit « posséder une langue » - en russe comme en français. Nul ne sait mieux que le bilingue qu’il n’en possède aucune. L’enfant dit toujours : ma maison, même s’il est né esclave. Une des premières choses que m’a révélée ma grand-mère : notre maison ne nous appartient pas, nous vivons dans un pays où tout appartient à l’État. (Elle qui a été dépossédée de tous ses biens, ne supportait pas l’idée que je puisse appeler « mienne » l’affreuse bicoque où nous habitions.) Rendant ainsi les possessifs suspects à tout jamais.
     Les noms que je donne aux choses sont des noms mouvant. Le monde est  dialogue, un dialogue irrépressible. Traduire, traduire toujours tout dans un sens, puis dans l’autre, un aller-retour inépuisable. Il faut toujours déverser le contenu d’un mot ans une autre coupe – et toujours, il y a un reste.
     De quoi s’entretiennent les langues dans la montagne ? De cette lie.  

Luba Jurgenson, Au lieu du péril, p. 54-56, Verdier, 2014, ISBN 9782864327684, 13,50 €. 

Le titre est issu d'un poème de Hölderlin, Patmos. En voici la version originale : "Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch". 

Une nouvelle orientation



Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, 1563.



Fini la glose, place aux textes. Je me propose, pour ressusciter ce blog, de vous livrer régulièrement des textes liés thématiquement. Ainsi, se succèderont des périodes consacrées à des auteurs ou à des productions en lien les uns avec les autres. Cette nouvelle phase débute par une série de textes consacrés à la traduction.

jeudi 26 février 2015

Claude Chambard : Tout dort en paix, sauf l'amour



Hans Memling, Portrait d'une jeune femme, 1480 (Memling in Sint-Jan, Bruges)



   Va-t-on, en vérité, songeant à poèmes, auprès de poèmes, par tels chemins ? Cette foulée n’est-elle qu’acheminement et  détour de toi à toi ? Mais ce sont en même temps, parmi tant d’autres chemins, chemins aussi où la parole trouve voix, ce sont  rencontres, chemins d’une voix vers un toi vigilant, tronçons d’une existence peut-être à venir, un projet de soi sur soi, au long de pareille cherche… Sorte de retour à l’endroit natal.
                      Paul Celan,  Le Méridien, Fata Morgana, trad. André du Bouchet.


La vie est un « nécessaire malentendu », l’écriture un chemin qui la parcourt en tous sens, vers le passé ou l’avenir, se jouant des frontières convenues entre réel & fiction, rêve & réalité. D’une bifurcation à l’autre, la poésie de Claude Chambard se déploie hors de tout schéma, mais dans le constant accompagnement de figures aimées, connues de chair ou de mots. Les limites s’abolissent entre l’existence et la mort, l’écriture se fait appel, trait d’union entre les vivants  & « ceux qui font signe depuis l’autre rive ». Cette idée se développe dans toutes les œuvres de Claude Chambard, dans Allée des artistes, texte magnifique dédié à Magdi Senadji, l’ami disparu, dans Young Appolo qui anime la silhouette de Walter Benjamin, au-delà de sa disparition à Port-Bou, fantôme qui s’incarne bientôt en le narrateur qui est aussi un lecteur… Je pourrais citer tous les titres de cette œuvre riche & discrète tel un trésor qui doit être découvert.  Le livre permet à la vie de se perpétuer, de se transmettre, il constitue la survie d’une pensée, d’émotions, de souvenirs, mais aussi le chemin d’un être à l’autre, que cet autre soit différent ou qu’il soit l’enfant que nous ne sommes plus.

Tout dort en paix sauf l’amour, ce texte poétique au titre merveilleux inspiré par Georges Perec, cinquième étape d’Un nécessaire malentendu, s’engage comme un voyage qui débute dans la Montée des Couardes, au sens propre comme au figuré. En effet, le livre se rattache au livre, les épisodes successifs se fondent pour construire l’œuvre qui serait la vie. L’écriture, de découverte en découverte, de lieu en lieu, se déplie en un territoire qui à chaque poème s’agrandit. Elle est « la côte, le chemin blanc des Couardes » & le  texte déjà publié chez Contre-Pied en 2009 & repris quasi à l’identique dans les trois premiers chapitres de Tout dort en paix nous engage dans un itinéraire qui s’annonce différent. Elle est un travail difficile & physique. C’est un chemin d’encre violette, bleue, noire ; elle « chante l’origine » & concrétise l’espace où se rejoignent l’enfance & la vieillesse, puisqu’il est parcouru par le narrateur & son grand-père. L’écriture permet-elle de s’approprier celui qui nous a engendrés ? Elle rend possible la fusion et la survie par le souvenir pérennisé. Elle est présente dès l’enfance, dans les sentiers empruntés, les allées parcourues, les couloirs arpentés. Claude Chambard cherche un lieu où le mouvement rejoindrait l’immobilité. Il peut être un train qui se déplace alors que le corps est dormant, un navire qui rejoint une île où les déplacements seront circonscrits, un chemin qui monte, qui essouffle, mais qui revient à son point de départ : des terrains glissants, à la fois connus et imprévisibles puisqu’ils suscitent le rêve & font naître le souvenir, lui aussi immuable et changeant.

L’œuvre de Claude Chambard est habitée d’enfance et de lectures, c’est une demeure de livres, protectrice face au monde incertain qui se conçoit en cercles concentriques dont le milieu serait occupé par la maison du grand-père aimé. Ces anneaux ondoient comme une eau dormante perturbée par le jet d’un galet – mais il faut se méfier, elle peut effacer, engloutir, faire disparaître. Ecrire, c’est se protéger et protéger les siens. On écrit aussi pour se défaire des liens originels, ceux du sang, & pour en créer d’autres, plus solides :
J’écris sur un secret qui demeure entier, imprononcé, retranché de l’histoire commune des miens, survivant à cet homme qui n’a pas voulu défaire le nœud de mes terreurs enfantines, qui, dans l’instant même de sa disparition, ne m’a pas reconnu pour autre chose qu’un aveuglement, une farce de la vie. (p. 25)
L’enfance n’est pas ce temps heureux que l’on idéalise : son souvenir s’emplit de menaces, comme ces Indiens de cinéma dont la mémoire ressuscite l’angoisse. Peut-être pour la fuir, le narrateur entreprend alors un voyage vers une île lointaine et proche. C’est la Zélande et Middleburg, à la douce lumière d’un paysage flamand, aux discrètes dorures d’une toile de la Renaissance. C’est aussi l’aventure et la surprise de rencontres inattendues : parmi elles une traduction de Perec, le capitaine Haddock, un pasteur… L’imaginaire colore le réel, le spectacle vécu s’enrichit des fantasmes de l’enfant, des drames du passé – y compris ceux qu’il n’a pas vécus, par exemple celui d’un « docker piqué par un serpent-minute » -  mais la possibilité d’une « extase » s’entrevoit dans la paix du lieu qui rappelle l’Ordet de Dreyer.

J’avais toujours eu la vague certitude, qu’un jour de ma vie, j’arriverais dans un lieu magique qui, en me livrant ses secrets, me donnerait la sagesse & l’extase, peut-être même la mort (…) (p. 34)
Piet Mondrian, Composition V, 1914 (MoMa, New-York)

Comme un livre ouvert, l’horizon s’élargit en

chemins plats
polders immense rosée
tous ces côtés verts
& côtés dorés & côtés bleus

Il ne s’agit pas d’une errance mais d’un retour dans le lieu de la mémoire et des livres, de la peinture & de l’amour, dans ce pays que s’est créé le narrateur & qui est aussi réel que la vie – puisque le souvenir déjà est la mort de ce qui a été vécu. Ce terrain est beaucoup plus solide, il ne disparaîtra pas. Intégré dans ce paysage il est possible de dormir… mais l’amour est loin. Ce ravissement teinte l’existence de couleurs nouvelles, pressenties depuis l’enfance mais contemplées pour la première fois. Cependant le passé demeure présent & ranime l’angoisse, toujours sourdement tapie et menaçante. La stabilité de cette terre paisible n’est qu’illusoire puisque nous vivons avec notre enfance, nos malheurs passés, nos peurs. Le malentendu est vital & originel, sans lui, plus de mouvement, plus de voyage, plus d’écriture, même si le langage qui conçoit le monde peut aussi le détruire.

C’est un souvenir dans la rosée, il ne justifie rien. Y aura-t-il pour de vrai un matin demande l’enfant – l’infans est ainsi vaincu. Irrécupérable. Sa tête trouée & désappointée. Vent du Nord, ce n’était pas encore la mort.
Aucune syllabe pour aucune phrase.
Phrase est un ricanement.
                          Tout dort en paix, sauf l’amour. 

Ainsi, Claude Chambard poursuit son chemin d’inquiétude ; il se déplace avec ses fantômes, ses vivants. Son écriture réfléchit l’existence, en suit les détours, les séparations, les retrouvailles, & ce territoire de mots enveloppe et nourrit d’autres lieux solitaires & partagés. Elle est singulière, mais tisse des liens étroits & bouleversants avec des amis de mots (Montaigne, Walser, Bernhard, Sebald…) :

Maintenant, où la lune, en faisceaux de lumière tendre, rougeoie, maintenant, où l’excédent tranquille de paix coule, comme des vagues douces sur les mensonges, maintenant, près des amoncellements de feuillage dans la forêt haute, maintenant, aucun nuage ne les porte dans la splendeur au-dessus de nous, maintenant, nous allons perdre le rocher, la montée des Couardes, la vallée même & tout le commencement





 Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l'amour
- Un Nécessaire Malentendu, V
(Le Bleu du Ciel, 2013)

mercredi 28 mai 2014

Antonio Lobo Antunes : Explication des oiseaux.




JEUDI

(...)

   Il pense D'où nous téléphonais-tu, papa? De Hambourg, de Paris, de Londres, de grandes villes inconnues sous la pluie? D'une chambre d'hôtel, un verre de whisky à la main, une jeune femme en manteau de fourrure, ressemblant à une de ces actrices de cinéma qu'on trouve dans les paquets de chewing-gum, assise sur une chaise, t'attendant? Il pense Tu as été heureux, tu es heureux, que demandes-tu à la vie? Un jour, quand j'étais petit, une fin d'après-midi, nous étions à la ferme et une bande d'oiseaux s'est envolée du marronnier près du puits vers la tache de la forêt que le début de la nuit rendait bleue. Leurs ailes battaient avec un bruissement de feuilles agitées par le vent, les petites feuilles minces, innombrablesd'un dictionnaire, je te tenais par la main et tout à coup je t'ai demandé Explique-moi les oiseaux, une requête embarrassante pour un homme d'affaires. Mais tu as souri et tu m'as dit que leurs os étaient faits de l'écume de la plage, qu'ils se nourrissaient des miettes du vent et que, quand ils mouraient, ils flottaient le dos en l'air, les yeux clos comme les vieilles femmes pendant la communion. (...)" [p.54-55]



Antonio Turok, Basuero, Guatemala 1981



" VENDREDI

   Témoin Alice F., chef du personnel à l'hostellerie d'Aveiro et résidant dans la susdite à Aveiro. Elle prêta serment et aux questions concernant d'éventuels empêchements elle répondit négativement. Interrogée, elle déclara : Que le mardi 10 février, entre seize et dix-sept heures, elle se trouvait à son poste de travail en train d'expliquer leur note à un couple d'Anglais d'un âge avancé et de surveiller le transport de leurs bagages jusqu'à la voiture de location dans laquelle ils étaient arrivés, quand entra un enfant de sexe masculin, d'environ douze ans, fils de la cuisinière de l'auberge, lequel, étant dans un état d'agitation extrême, poussa l'Anglaise de son coude sale et cria au témoin "Madame Alice, venez voir ce qu'il y a là-bas." Comme le témoin le chapitrait avec sévérité à propos de son manque de manières et de son absence totale et absolue de respect à l'égard de l'industrie touristique, incarnée en l'occurrence dans la personne de la Britannique âgée dont le comportement se réglait en toute circonstance, comme il est d'usage dans ces îles, sur les commandements de la plus parfaite éducation, l'enfant jeta violemment par terre un support en fil de fer peint en blanc, rempli de jolies cartes postales représentant les curiosités de notre beau pays telles que Monsaraz et autres recoins, et avec une exaltation incontrôlable il s'écria : "Arrête tes sermons espèce de conne il y a un homme mort là-bas au milieu du sable." Bien qu'incrédule car elle connaissait bien l'étrange fertilité des imaginations enfantines que les moyens de communication modernes exploitent de façon malsaine, le témoin hâta le départ du couple étranger en allant prendre congé d'eux avec force sourires dans la cour de l'hostellerie, et dès que le véhicule eut disparu en cahotant sur la route bordée de pins et d'arbustes flétris par la sécheresse, elle s'adressa à l'enfant et après s'être exclamée "C'est ça qu'on t'apprend à l'école, petit crétin", elle lui demanda d'un ton réprobateur : "Qu'est-ce que c'est que cette effronterie dans un établissement privé?" ce à quoi il lui fut répondu, au milieu de gros mots que le témoin n'ose pas rapporter ici et qu'il attribue à la dissolution progressive des mœurs déclenchée par la lamentable période révolutionnaire que pour notre malheur nous traversons, qu'il y avait le cadavre d'un homme à deux cents mètres environ à l'ouest du bâtiment de l'hostellerie, à demi rongé par la voracité irrépressible des mouettes, et qui semblait correspondre, de par ses vêtements, ses lunettes et sa taille, au corps d'un pensionnaire arrivé le jeudi précédent avec son épouse et qui avait l'habitude de se promener avec elle le long de la rive de l'estuaire, plongés tous deux dans de longues conversations dont le témoin ignore le contenu et les thèmes. Malgré de légitimes hésitations et des doutes quant à la véracité des informations reçues, par acquit de conscience le témoin se dirigea vers le lieu indiqué, que les oiseaux du Vouga survolaient en essaims, ce qui l'intrigua, car tant d'oiseaux et tant de croassements ne sont pas habituels au-dessus du sable par un matin sans pluie, mais gris, poisseux et humide d'un brouillard qui enveloppait la ville dans un linceul de larmes immobiles, et elle tomba au milieu des roseaux sur le cadavre du pensionnaire Rui S. identifié à la page deux du présent procès-verbal, ventre en l'air, bras écartés, et dont le visage méconnaissable avait manifestement été déchiqueté par les coups de bec des oiseaux. Le témoin eut immédiatement  la certitude de se trouver face au susdit Rui S., non seulement en raison des faits déjà consignés dans la présente déposition mais aussi à cause d'un des yeux du cadavre, intact, rond, gigantesque, qui la fixait avec cette expression de souci anxieux ou de résignation soumise avec laquelle il la regardait ordinairement, même pour lui demander la clé de sa chambre. (...)" [p.97-99]

Antonio Lobo Antunes, Explication des oiseaux, Christian Bourgois, 1991, traduction Geneviève Leibrich.