Anselm Kiefer, Tannhaüser

Anselm Kiefer, Tannhaüser
Musée Würth, Erstein, mai 2009 (photo personnelle)
Un seuil est inquiétant. Il matérialise une frontière, marque la séparation avec un ailleurs, lieu encore non pénétré, inconnu, menaçant ... mais si attrayant! La femme de Barbe-Bleue est prête à tout pour le franchir, consciente cependant du danger qui la guette.
Un seuil est une limite imperceptible: un pas, et l'on est déjà de l'autre côté. Être au seuil de la vieillesse, c'est flirter avec elle tout en espérant toujours rester du bon côté. Il y a des seuils qu'on voudrait des murailles...
Certains seuils pourtant sont franchis sans qu'on s'en aperçoive, tellement ils savent se faire discrets. Mais ceux-ci ont presque disparu: le seuil survit-il à son franchissement?
Zone de rencontre, le seuil est aussi ouverture: menant parfois vers l'inconnu, il permet le contact, rend proche ce qui semble ne pouvoir se toucher. Un seuil est un frôlement: d'ailleurs, comment définir ce qui appartient encore à la vie et ce qui est déjà la mort? Du seuil, un souffle nous parvient, on respire l'air d'ailleurs.La vie nous fait franchir des seuils, ou tout juste empiéter sur eux. Ils nous repoussent ou nous fascinent.
Les seuils organisent nos déplacement, nous attirent d'un monde à l'autre, séparations fictives ou dérisoires: on croyait être ici, on est au-delà.

jeudi 3 mars 2011

Odeurs de sainteté : Gabriel Báñez, La Vierge d'Ensenada



                                                                             
Dis à tes
doigts qui t'accompagnent
jusque dans les gouffres, combien
je t'ai connue, combien je t'ai
poussée loin dans les profondeurs, où
mon rêve le plus amer
a de coeur couché avec toi, dans le lit
de mon inarrachable nom.
Paul Celan, Renverse du souffle, traduction J.-P. Lefebvre, Seuil, 2003

   L'oeuvre de Gabriel Báñez, immense auteur argentin trop tôt disparu se dévoile progressivement au lecteur francophone, grâce aux éditions de La Dernière Goutte dont j'ai déjà parlé ici . Après Les enfants disparaissent, magnifique méditation sur le temps, l'enfance, l'irrémédiable disparition de l'innocence, Christophe Sedierta et Nathalie Eberhardt inscrivent à leur beau catalogue un roman extraordinaire, publié à l'origine en 1998 : La Vierge d'Ensenada.

  
   Ici, le centre du monde est une petite ville d'Argentine, Ensenada, partido de la province de Buenos Aires, posée au bord de l'océan. Port d'arrivée mais aussi point de départ, elle fourmille d'une population cosmopolite   qui s'active de manière désordonnée autour de l’église Notre-Dame, mais aussi sur les docks et dans les quartiers mal famés où  se croisent marins, malfrats et prostituées, miséreux chassés de leur pays d'origine par les diverses dictatures qui naissent en Europe en ce début des années Trente. A l'image de l'Argentine, Ensenada se peuple au gré des navires qui y déversent leur flot de malheureux, Croates, Grecs, Turcs, Italiens, Allemands et ... Belges, comme Sara Divas et son père, un veuf, qui fuit l'antisémitisme et espère vendre des chapeaux. Le mouvement y est incessant, le tangage des coques des bateaux amarrés dans le port se transmet à toute la ville qui semble incapable de se figer ni d'offrir à ses habitants de hasard une quelconque stabilité. Même la figure paternelle ne résiste pas à cette impermanence : l'échec de son négoce  - dû à l'impossibilité de se faire comprendre : en effet, il ne parle pas l'espagnol - oblige Sara à chercher ailleurs l'équilibre auquel elle aspire.
Tous les hommes se font d'eau.
Cette phrase un peu sibylline s'impose à elle immédiatement, et ne la quittera plus. Fuyants, inconstants, ceux-ci peuvent-ils offrir un appui, à la petite fille de neuf ans qui erre dans les rues de la ville peuplée de migrants? Ainsi commence la quête de Sarita : celle d'une langue - elle veut oublier le français qui lui est odieux, mais aussi celle d'un lien humain, solide et subtil, stable et évanescent comme l'amour. Guidée par les odeurs, les voix qui murmurent de douces prières dans un idiome qui lui est encore inconnu, babillage mêlé de prières, elle parvient en un lieu qui deviendra son repère : l'église Notre-Dame de la Merci, dont le prêtre, Bernardo Benzano, la recueille. En lui elle ne reconnaît pas un père, mais, malgré son jeune âge, un homme aux beaux yeux gris et à la tête de marin. Entre eux se crée un lien qui tient autant de l'esprit et du coeur que d'une sensualité interdite mais qui se matérialise avec fugacité, comme les parfums à la composition desquels il l'initie :
Benzano lui enseigna les rudiments de la parfumerie artisanale et l'incita, par l'étude des essences de fleurs et de racines, à tenter de découvrir l'odeur de la sainteté. Elle passait des journées entières à distiller les extraits, à classer les pollens, et lorsqu'enfin elle se sentait sur le point de faire une découverte, elle enfermait le parfum dans de petites fioles de Funchal en verre bleu et filait se soumettre au verdict du prêtre. Benzano se penchait, ôtait le bouchon et, tel un oenologue du divin, plissait les yeux et laissait le parfum se répandre dans l'atmosphère. Il pouvait rester dans cette extase olfactive de longues minutes, des heures même : après s'être emparée des sens, la marée céleste inondait ensuite la mémoire en des recoins inexplorés, disait-il. C'est ainsi qu'il fallait savourer ce parfum. Ne pas se contenter de le respirer. Pour le sentir il fallait voyager. L'odeur de la sainteté était si rare et si sauvage qu'elle menait à l'innocence, un lieu, pensait Benzano situé quelque part entre les genoux et la ligne de flottaison de l'enfance.
Photo personnelle, musée Unterlinden

    Le parfum, fragile équilibre, rencontre immatérielle entre les sens, le mysticisme, la pureté de l'enfance, se grave dans le souvenir où il laisse une empreinte indélébile, plus qu'un corps, plus que la matière. Les fragrances éthérées de rose, de fleur d'oranger, de verveine, de genévrier se substituent aux caresses, aux effleurements, au contact des corps. Pour Benzano, le souvenir de la femme survit dans la mémoire d'une odeur, comme l'effluve sirupeux du corps d'une prostituée qu'il ne peut oublier.  Entre l'homme et la petite fille l'esprit installe un lien qui ne se concrétise que de manière éphémère, telle l'apparition qui se produit un jour : la Vierge, figure maternelle aux yeux tristes, lui est révélée. Preuve de son innocence – un thème très présent dans l’œuvre de Gabriel Báñez – elle est aussi la manifestation d’une féminité, car cette Vierge s’incarne ensuite en une femme, une prostituée que le prêtre et l’enfant surprennent en plein ébat avec le père de Sarita, et que le lecteur identifiera plus tard à Eva – Evita, prostituée avec laquelle Benzano entretient lui aussi une liaison. La Vierge est la femme, elle se fait chair ; l’erreur de Sara est aussi celle de tout le peuple argentin qui a pu voir en Evita Perón une figure angélique. Ainsi, la petite fille ne discerne pas le mal là où il se trouve ; cette pureté peut se communiquer à son entourage. Mais peut-elle survivre à l’irrémédiable fuite de ce temps bienheureux de l’enfance ? Les miracles font long feu. Comme les parfums s’évaporent et meurent, les liens qui se sont créés ne peuvent subsister au temps. L’amour filial qu’éprouve le prêtre pour l’enfant se mue en désir. Refusant de s’y livrer, il tente d’éloigner l’adolescente en la confiant à La Soupe de l’Enfant, une œuvre de charité à laquelle elle ne cesse d’échapper pour retrouver celui qu’elle aime.
Ushuaïa

      L’univers dans lequel se meuvent Sara et Bernardo est inconstant. Ensenada, petite ville tentant de prospérer à l’ombre de Buenos Aires, est comme un monde en réduction : on y parle toutes les langues, on les oublie aussi ; s’y rencontrent tous ceux qu’ont chassés de leurs pays les désordres politiques. Eva, la Vierge – prostituée, est l’épouse d’un certain Joseph Broz que le lecteur reconnaîtra ! Le roman fantasme l’Histoire qui s’entrecroise aux destinées individuelles, fondant une mythologie commune, tant se ressemblent les cataclysmes endurés par tous les peuples. La Vierge veille sur un monde en proie au malheur, aux guerres, aux dictatures existantes ou naissantes… L’amour ne peut s’y épanouir, tant chacun est conscient du rôle qu’il doit jouer. Le prêtre qui aspire à la sainteté, qui note scrupuleusement toute manifestation miraculeuse dont il est témoin, ne peut s’empêcher d’être emporté par la passion qu’il éprouve pour Sara. Il tente d’en dévier le cours en s’abandonnant à la sensualité de sa relation avec Eva, puis en s’éloignant le plus loin possible, dans une double quête : celle de la pureté et celle de soi-même. De cette fuite éperdue, de cette odyssée argentine, des lettres parviennent à Sarita, avec retard cependant : empreintes d’une poésie désespérée, elles reflètent aussi l’abandon progressif d’une conscience de soi. Bernardo Benzano renonce à son identité, puis l’oublie. Seul demeure cet amour passionné et déchirant, dont le témoignage occupe la fin du roman. Pietro Falcino, le mentor de Bernardo, n’a pu totalement se substituer à lui ; les missives qu’il envoie à Sara sont pleines d’amour, mais de folie aussi. La distance qui sépare les deux êtres semble s’y abolir, tant la jeune fille occupe les pensées, le cœur de celui dont elle est aimée.
                                                                                   Ushuaïa, vendredi 26
       Chère Sara,
Nous nous étions élevés si haut. Les choses meurent peu à peu. Mais par instants, nos âmes sont à l’unisson. Et en chacun de ces instants, j’ai l’impression d’être seul avec toi.
                                                                                          Pietro Falcino

   Ainsi, l’existence est un voyage que l’on entreprend porté par le désir, mais qui peut s’arrêter à chaque instant, comme ce tramway miraculeux qui ne peut aller jusqu’à destination – laquelle, d’ailleurs ? Et, comme les parfums merveilleux qui s’éventent, le bonheur est fugace ; il ne peut s’inscrire dans la durée, tant la vie de chacun est soumise aux caprices d’un destin universel qui broie l’individu. Spectateur et parfois ordonnateur de ce désordre, un personnage que nous n’avons pas encore évoqué, Filadelfio, le marionnettiste, qui tente de veiller sur Sara et Bernardo, mais dont la bienveillance se heurte à la violence de ce monde… et au temps, qui l’empêche d’accompagner ceux qu’il protège. Mais demeurent les souvenirs, ceux de Sara, qui, au seuil de la mort, se remémore ces moments qu’elle nous offre, ces parfums subtils et capiteux, ces goûts, ces bruits, ceux des langues qui se mêlent et s’enrichissent, mourant pour renaître en un idiome nouveau comme ce lunfardo de Buenos Aires. La belle traduction de Frédéric Gross-Quelen restitue à merveille cet univers foisonnant de sensualité, de tendresse et de désespoir, de chaleur et d’humanité aussi.

                              

                                                                                                                                                                

Pour découvrir la littérature argentine et ses richesses, nous vous renvoyons aussi au très beau site d'Irene Meyer, à qui La Vierge d'Ensenada est dédiée : Ecrivains argentins. Vous y découvrirez des trésors et de nombreuses pages consacrées à Gabriel Báñez.

lundi 21 février 2011

A la dérive...

 L'hiver dernier, le sieur Alain Giorgetti lançait le projet un peu fou d'une revue en ligne, A la dérive,  proposant à un équipage disparate et enthousiaste de prendre avec lui le départ pour un voyage littéraire surprenant... Le numéro 1, Bâtir de beaux monstres, est en ligne depuis le mois dernier; la dérive proposée a pour port d'ancrage un texte extrait du Gai savoir :
Au bord de la mer. — Je ne me bâtirais pas de maison (mon bonheur exige même que je n’en possède pas!) Mais s’il fallait que je le fasse, je voudrais, comme certains Romains, la bâtir jusque dans la mer; il me plairait de partager quelques secrets avec ce beau monstre.  (Nietzsche, Le Gai Savoir / §240 / Trad. : Alexandre Vialatte)
De nombreux contributeurs ont accepté de prendre le départ. Alain Giorgetti a rassemblé ainsi de nombreuses contributions, et le résultat est à la mesure des attentes de chacun. Un magnifique travail du capitaine (ô capitaine)!

Gustave Doré, Léviathan.

vendredi 11 février 2011

Tabish Khaïr, Apaiser la poussière ...

 

Le titre du beau roman de Tabish Khaïr publié aux Editions du Sonneur est étrange : Apaiser la poussière... La poussière est celle  que soulève le bus qui relie Gaya à Phansa, dans l'état du Bihar:  pour l'"apaiser", un geste inlassablement reproduit par ce marchand de mithais, dont la boutique,au bord de la route, offre aux voyageurs le réconfort  de confiseries, ces tilkuts au sésame dont la pâte s'enroule et s'entortille autour d'un poteau en bois. L'effort constamment répété a pour but de figer la petite tornade suscitée par le passage du véhicule. Il ne s'agit pas de protéger la pâte de sésame pilé qui set de base à la friandise : l'homme sait bien que c'est impossible. Mais le monde doit retrouver son agencement originel, chaque grain reprendre sa place, pour s'opposer tant bien que mal à la menace du désordre. Tentative dérisoire :

Avec des gestes habiles, l'homme plongea ses mains dans le seau et les agita pour répandre des arcs d'eau autour de lui.  Les gouttes tombèrent sur la poussière sèche du bord de la route, d'abord en l'éclaboussant, puis en formant de véritables lassos, des lassos d'eau qui, espéraient l'homme, obligeraient la poussière à rester au repos pendant les premières heures de la circulation matinale.

   Le roman de Tabish Khaïr, le premier que nous puissions lire en français (dans la belle traduction de Blandine Longre) nous entraîne dans un périple étonnant, de "Chez-soi" à "Chez-soi",  voyage à l'itinéraire plein d'imprévus, de rencontres de hasard, dont le trajet réglé d'avance s'adapte aux impondérables de l'existence. Le bus conduit par Mangal Singh constitue un microcosme improbable où se croisent des destins disparates. Chaque voyageur transporte avec lui son passé, son histoire; le texte, qui semble se disperser en différents éclats correspondant à des voix disparates, trouve son unité dans ce véhicule qui rassemble ces existences pour un moment, celui où chacun espère retrouver son foyer. Des silhouettes, des visages, un vêtement... Les êtres se côtoient sans se connaître, et pourtant, le récit, progressivement, nous dévoile leur identité : dans la jeune femme effrontée accompagnée de son enfant nous reconnaissons Zeenat, la servante dont Irfan, le premier narrateur, a été amoureux; le jeune garçon aux lunettes de soleil en plastique, qui transporte avec lui un magnifique sari varanasi, est Chottu, que le lecteur a rencontré à Patna... Différents narrateurs prennent en charge le récit, certains à la première personne, comme Irfan ou le contrôleur. Les voix narratives alternent, dans un ballet compliqué au départ, mais dont la chorégraphie s'éclaire au fur et à mesure. Ainsi, le roman éclate en une multitude d'histoires, nous confrontant à toutes les classes sociales, mais aussi à tous les registres, du drame à la comédie, de la nostalgie à la tragédie. Une mosaïque bigarrée naît de ces éclats rassemblés, à l'image d'une société à la fois composite et, d'une certaine façon, solidaire.

   De ces fragments inscrits dans des chapitres courts surgit un monde unifié par le mouvement, les couleurs, les odeurs, les sons, tout ce qui se présente à chacun équitablement. En effet, si la vie n'offre pas à tous le même confort, les mêmes chances, tous peuvent sentir le parfum qui s'élève du fleuve, percevoir le bruissement de la circulation, observer le vol des oiseaux... Tabish Khaïr accorde une place essentielle au langage des sensations. Elle est particulièrement importante dans les chapitres à la deuxième personne, dont l'identité du protagoniste demeure floue - il s'agit d'un habitant de l'immeuble où Chottu était le domestique de madame Prasad à Patna:

La nuit s'épaissit.Tu es allongé sur ton lit. Les bruits habituels arrivent jusqu'à toi. Le fait de savoir, même de façon précaire, que ce monde t'est connu te rassure. Des chiens aboient à qui mieux mieux d'un quartier à l'autre, un camion passe parfois en grondant, quelqu'un chante dans l'étreinte de la nuit - un ivrogne ou un paysan qui rentre tard -, des portes s'ouvrent et se ferment ça et là dans l'immeuble, le robinet goutte sans relâche dans la cuisine des Sharma. S'il faisait plus froid ou plus chaud, tu entendrais les craquements perçants de quelque chose qui s'étire ou se rétracte à l'intérieur des murs.
   S'il est difficile  de savoir si l'on va quelque part, si le foyer que l'on regrette et que l'on désire existe toujours, il est possible de décrypter les signes que renvoie le monde. L'écriture de Tabish Khaïr est d'une grande sensualité, elle se nourrit de sons, de parfums, de couleurs, éveillant chez le lecteur l'impression de sentir, de voir, de toucher, de goûter même, car la cuisine tient dans le roman une place importante. Dans le début du roman, l'un des personnages principaux est Wazir Mian, cuisinier, ou plutôt chef, qui porte son art à la perfection. Dans les chapitres qui évoquent Wazir, le narrateur, Irfan, se remémore également son amour pour Zeenat, la servante des voisins, dont il perçoit la présence rien que par l'odeur qu'elle dégage, un parfum enivrant pour lui, mais des effluves grossières selon d'autres. Vers la fin du roman, un jeune homme, voyant passer des teetars, des perdrix, se rappelle que leur chair est supposée délicate mais qu'il n'en a jamais mangé.

   Mais les odeurs, les bruits, les goûts même, sont fugitifs, et ne parviennent à figer ce monde toujours en mouvement, à l'image de ce bus qui finira par s'arrêter inopportunément. Les identités aussi sont floues dans ce pays en mutation, dans lequel l'organisation originelle en castes est remise en cause officiellement - mais pas vraiment dans les moeurs. Mangal Singh aurait voulu être écrivain, il conduit le bus. Irfan désirait Zeenat, il l'a laissée s'échapper. Celle qui se fait appeler Parvati était un homme, un eunuque; elle change d'identité pour fuir l'existence de proscrite qu'elle menait. Rasmus, le firangi - l'Européen - est né d'un père indien, mais il ne parle pas très bien la langue de ses origines. D'ailleurs, le langage se trouve également au centre du roman. Blandine Longre, pour sa traduction, a choisi de conserver les termes urdus ou hindis qui émaillent l'anglais utilisé en Inde et choisi par Tabish Khaïr (un lexique est placé à la fin de l'ouvrage).

   Qu'est-ce que "Chez-soi"? Un lieu stable, un repère que l'on aimerait éternel? Dans ce monde incertain, aucune maison n'est plus solide que la mémoire que l'on en conserve:

   J'ai le chez-moi de mes souvenirs, cette maison de, disons, soixante-neuf pièces. J'ai vu pour la première fois le monde que j'ai essayé de vous décrire à travers les fenêtres de ces pièces en fouillis, ces pièces toutes pêle-mêle - comme dans un bhoolbhoolaiya, comme dans une maison qui s'agrandit et que l'on démolit au fil des années, comme dans l'un de ses états mentaux (lorsque l'on rêve, que l'on se souvient ou que l'on médite), quand il n'y a pas de ruptures dans la façon dont les choses s'écroulent ou refluent. Mes chez-moi, fragiles, embrouillés, monstrueux, qui n'ont jamais été circonscrits par Ammi ké yahan, la maison d'Ammi, ou par notre ghar, même si j'ai toujours porté leur fardeau.
Ainsi le roman est-il une tentative pour fixer le monde dans les mots qui le constituent; de l'entrelacs de ces voix, de ces langues, s'édifie un univers pérenne. Le regard kaléidoscopique s'organise en une mosaïque chatoyante dont les couleurs s'harmonisent pour créer un univers où chacun trouve sa place. Le voyage peut s'achever, les destins restent suspendus - au lecteur de contribuer à cette construction en imaginant des développements possibles : il se trouve lui aussi intégré à l'oeuvre, petite pièce de cet assemblage, y inscrivant à son tour ses émotions, ses sensations, se forgeant ces souvenirs qui l'aideront à ériger ces murs plus solides que la pierre : ceux de la mémoire.

                                         

Tabish Khaïr, Apaiser la poussière, traduction de Blandine Longre, Editions du Sonneur, 2010


NB : en lisant le roman et en rédigeant cette note, je n'ai pu me sortir de la tête un morceau que vous pouvez écouter en suivant ce lien. Il me semble que Cornershop a eu plus de succès en Grande-Bretagne qu'en Inde, mais ce sont des sonorités qui me rappellent des souvenirs à moi aussi...
                                                                                                                           

vendredi 4 février 2011

Romain Verger, Grande Ourse : du désir et de l'éternité...


Alors je t'ai vue
ajuster ton souffle à celui des bêtes
ta parole à l'envergure des corps
extraire l'irrespirable
la dernière salive du quartz.
Romain Verger, Premiers dons de la pierre

    Le premier roman de Romain Verger, Zones sensibles, nous transportait dans un monde où le quotidien faisait progressivement place à l'étrange, dans un cheminement passionnant où l'humain se fondait insensiblement à l'océan. Le rapport de l'homme à l'univers, sa fusion possible ou non avec la nature qui le rejette, l'absorbe ou le digère, sa solitude, sa singularité, ses tentatives désespérées pour devenir lui-même hors de tout conformisme, sont des thèmes qui hantent ce romancier à l'oeuvre exceptionnelle. Ainsi ses trois romans constituent-ils l'origine d'une constellation mystérieuse et passionnante, un ensemble à la fois disparate et cohérent tant sont liés ces textes à la beauté énigmatique. Le second, Grande Ourse, nous guide sur des voies inattendues, à la fois rectilignes et cycliques, entraînant le lecteur dans un mouvement surprenant : débute un voyage pris entre temporalité et permanence, un peu comme ces étoiles qui semblent immuables mais dont la lumière nous parvient de la nuit des temps, déjà mortes peut-être alors que nous en percevons l'éclat.
    Serait-ce l'aube des temps? Déjà, l'aube n'existe plus. Sa douceur qui installe progressivement la clarté s'est évaporée dans la brutalité d'un jour éternel. L'homme quitte les ténèbres de sa caverne pour affronter la blancheur implacable d'un paysage glaciaire, comme expulsé d'une matrice qui ne peut plus rien lui offrir. Arcas, seul survivant d'un clan paléolithique, se dresse devant l'horizontalité d'un monde enseveli. Ce corps, unique élément vertical, semble une offense à cette nature épurée.
Photo personnelle

    La mort aussi l'a fui, l'abandonnant à cette solitude  minérale. Dans la grotte où il se réfugie, le sommeil ne lui est pas donné, comme pour empêcher l'oubli; mais l'ignorance du destin des siens le livre au fantasme activé par les flammes du feu qui lèche les parois tourmentées de son abri. De l'épuisement des réserves naît une "immense faim" qui ne s'apaise que dans ses rêves : un univers onirique se substitue progressivement à la réalité insupportable. Ses songes fiévreux ressuscitent sa tribu, les femmes qu'il suivait en admirant leur dextérité dans l'art de préparer les repas, Era, la compagne disparue, ses fils enfin... En rêve il peut à nouveau les toucher, revivre les belles amours sous la cascade, retrouver la tendresse des gestes oubliés. Mais le contact des chairs, même en rêve, ravive la faim, et les caresses se transforment en morsure, l'amour se muant en voracité. Progressivement, Arcas se dépouille de tout ce qui faisait de lui un être humain : son corps s'endort, ses désirs s'estompent, toute sensation disparaît. Le voyage qu'il entreprend, cheminement sans but dans un paysage glaciaire, le maintient dans le monde des vivants :

Des jours à avancer dans la glace tandis que l'horizon glissait sous lui-même, en rotative, revenant toujours à son point initial. Il y avait quelque chose d'insensé à enchaîner ces longueurs de paysage, à les avaler les unes à la suite des autres, sans en connaître ni la fin ni la raison : tout au plus lui semblait-il que son pas décidait de la survie du monde, que ce sol qui le portait avait commencé et finirait avec lui et qu'à la seconde où son corps lâcherait, le monde cesserait du même coup; car il était seul; et de cette marche sans objet, de cette errance blanche, il avait fini par tirer un plaisir supérieur : dans chaque étendue d'espace conquise, dans chaque plaine, dans chaque perte de vue enjambée, il puisait la certitude d'avoir prolongé le monde, d'y avoir greffé de nouveaux territoires, de nouvelles extensions, comme cousant pièce après pièce l'immense croûte terrestre.
Homme-animal, c'est-à-dire mû tout de même par un désir : je me permets d'inviter le lecteur à se reporter à l'article de Jean-Clet Martin paru dans le numéro 73 de Chimères (1). Cette marche préserve son humanité, ou du moins la vie en lui, le distinguant du paysage de glace, des troncs qui se brisent, des broussailles, des pierres... La blancheur et le froid font de lui un être de pureté, privé de toute attraction charnelle : ni faim, ni désir sexuel. Arcas semble condamné à cette course sous le signe d'une étoile, rythmée par des haltes inhospitalières mais auxquelles il survit, puisqu'il n'éprouve plus le besoin de confort. Seul élément vivant, dressé devant l'horizon infini, il n'espère plus rien. Jusqu'à la rencontre inattendue avec l'animal splendide, cette Grande Ourse qui réintroduit dans cet univers mort de la chaleur, des odeurs, de la douceur... Mais la confrontation est aussi une menace à laquelle l'homme se soumet sans peur. Il est épargné, puis entraîné dans l'univers de l'animal. Or l'ourse est une présence; elle brise sa solitude et le regagne à la vie. Alors, tout redevient possible, l'appétit et le désir peuvent renaître; homme et animal  recréent un lien total, et l'ourse, gigantesque corps blanc, déesse de chair, devient  une figure féminine à laquelle s'unit Arcas. Le plaisir est à nouveau possible, démultiplié même, puisque l'homme vit maintenant à l'unisson des pierres, de l'animal, de l'univers.
Grotte Chauvet, autel au crâne d'ours.
   Le temps alors se fige dans la blancheur de l'animal qui répercute les paysages traversés, il se fond avec l'espace, en un nirvana d'oubli de soi et des autres, le corps ne faisant plus qu'un avec le monde.

Empli de l'oubli des siens et de lui-même, il traversait le temps, les giboulées, un temps immense, inconnu, l'énergumène, encore que l'idée même du temps en lui avait gelé, avait pris l'épaisseur qu'il imaginait à la terre, à son corps qu'il fendait, comme se marchant dessus, en dedans, dans le blanc. Voilà ce qu'il devait connaître, ce qu'il lui avait fallu chercher si loin, au plus intime de cette bête.

   La mortification subie devient source d'un désir de fusion; mais elle ne peut se vivre qu'au prix de la solitude et de l'effacement. Trente cinq mille ans plus tard, seul au milieu des hommes, Mâchefer reproduit, volontairement, cette expérience éprouvante et douce. Toute son énergie se tourne paradoxalement vers des manoeuvres d'épuisement, qu'il vit comme une source de force. Il s'agit de résister à la faim aux effets douloureux; son corps malmené est poussé aux dernières limites de la résistance. Comme Arcas, il vit dans une caverne, un sous-sol minéral et humide où la lumière pénètre à peine. Chaque jour il entreprend un périple à travers tunnels et allées, qui le mène à la Galerie où il veille chaque jour sur des animaux figés dans une apparence de mouvement. Parfois, pour y parvenir, il traverse aussi les grandes étendues blêmes de la ville sous la neige. La  blancheur immaculée de son frigo vide s'ouvre en un souffle de glace qui le rassure, comme en écho à la pureté qu'il espère. Les humains qui peuplent le monde ne l'intéressent pas : il vit pour lui, centré sur cette ascèse. Les seules figures qui s'inscrivent pour un temps dans son paysage sont féminines : la mère obsédée par la nourriture, dont le corps semble fait uniquement d'extrémités, celle qui engloutit et celle qui expulse, réduite à un tube digestif.

Sa constitution physique tournait autour d'une descente d'organes précoces, comme si, modelé dès l'enfance par un esprit omnibuccal, son corps s'était adapté à ses besoins en s'enroulant en un tube souple infiniment extensible, terminé aux deux extrémités par deux bouches interchangeables.

Cette mère effrayante se scinde en deux femmes : Mia, l'ogresse, l'ourse que nourrit Mâchefer, remplissant son sexe avide de nourritures en quantité, dans une étrange parade amoureuse du don et de l'engloutissement; Ana, une femme âgée semant partout des plantes étranges et fragiles, faisant du sous-sol de Mâchefer un antre végétal où, bientôt, la nature contrarie ses mouvements.  Chacune d'entre elle a quelque chose de l'ourse. L'une est une déesse hideuse à laquelle il rend un culte bizarre, idole de chair qu'il faut nourrir; l'autre recrée autour de l'homme un règne naturel. L'existence de Mâchefer est bouleversée par un événement inattendu : Mia disparaît de sa vie en lui laissant un enfant monstrueux dont elle a accouché dans le sous-sol, comme si elle recrachait toute la nourriture absorbée.
Jackson Pollock, Birth (1941)

   La naissance de ce bébé à la taille démesurée, dont le visage privé d'yeux s'orne d'une bouche écarlate faite pour ingurgiter, semble dissocier l'homme de sa faim. Tout appétit disparaît en lui, se concentrant exclusivement en ce poupon effroyable dont la destinée semble être de se nourrir, de digérer, et de produire des sécrétions malodorantes. Tout en lui semble impur; mais les immondices qu'il répand sont celles qui ne proviendront plus du corps de ce père qui n'a pu l'engendrer. Un enfant ours, qui se dédouble en une peluche immonde offerte par Ana :

De même, le ventre ouvert mille fois s'était définitivement vidé de sa bourre et traînait sa misère, son enveloppe puante d'un coin à l'autre du lit car, après avoir été empli et rempli, cousu et recousu, l'ours offrait à la vue et à l'odorat son obscène abandon, abandon d'autant plus répugnant qu'il dissimulait mal une identité olfactive inimitable, faite de graisse, de poils mouillés, de mousse, d'aisselles, de croûtes fromagères.

La dépouille affreuse concentre tout ce que refuse Mâchefer. Pendant que l'enfant profite, grandissant jusqu'à devenir gigantesque, l'homme se dépare progressivement de ce corps qu'il refuse, parvenant volontairement à cette décorporation subie par Arcas. Son apothéose se produit enfin lorsque ce corps, réduit à une ossature, se fond à la création pour soutenir le monde. Les deux hommes se rejoignent par leur amalgame au monde minéral, à la blancheur, à la force de l'immatériel. Ils se figent solidement, créant un pont entre le temps et l'espace pour l'éternité...

NB : Lire Premiers dons de la Pierre, c'est assister à une double naissance (au moins) : la naissance de la poésie d'avant les mots, sur les parois tourmentées de la grotte Chauvet, mais aussi celle de Grande Ourse... Je ne peux qu'inciter le lecteur à se reporter à cette oeuvre poétique, belle et émouvante, où Romain Verger retrouve le souffle de l'homme dont le corps a disparu mais l'esprit demeure dans ces traces poétiques, ces contours, ces griffures. L'on y découvre aussi un autre don : celui de l'auteur pour d'autres formes d'art (les dessins qui inscrivent leur parcours dans le recueil sont de lui...

Giacometti, L'homme qui marche, 1948




Romain Verger, Grande Ourse, Quidam Editeur, 2007

Romain Verger, Premiers dons de la pierre, L'Improviste, 2003

Il sera également profitable de lire la très intéressante et personnelle chronique sur La Taverne.
J'en profite pour remercier au passage le tavernier qui m'a entraînée avec une grande persuasion dans cette plongée dans l'oeuvre de Romain Verger.
Et puis, encore une belle chronique de Nikola sur Paludes...

(1) L'animal, ce que le mot  même donne à entendre, se montre d'abord comme animation. Il est investi d'un mouvement qui n'est pas de pierre, un mouvement qui ne se contente pas de choir comme lorsqu'un corps dévale, entraîné sur une pente. Au contraire, l'animal se meut de l'intérieur selon une force propre dont la mécanique ne saurait rendre compte, elle qui n'a du mouvement qu'une connaissance extérieure, ne traitant rien de mieux que de l'inertie, le corps fût-il effectivement en mouvement.
       Jean-Clet Martin, Des Esprits Animaux in Chimères n°73, 2010

samedi 29 janvier 2011

La descente aux Enfers de Jakob Elias Poritzky


Qualibus in tenebris vitae, quantisque periclis,
Degitur hocc aevi, quodcumque est !
Au milieu de quels dangers, de quelles ténèbres, ne se passe ce peu qui nous est accordé de vie !
(Lucrèce, De Natura rerum, II, 15)

   Le destin de Jakob Elias Poritzky semble lié à son œuvre, tombée dans l’oubli à sa mort en 1935. Quelques années après sa naissance en 1876 à Lomza, dans une Pologne occupée par la Russie et où sévissent famine et pogroms, sa famille émigre et s’installe dans le pays de Bade, près de Karlsruhe. Les éditions de La Dernière Goutte, dont le catalogue recèle décidément bien des trésors, ressuscite en 2008 une œuvre jamais traduite en français  jusque ici, Mes Enfers, publié en Allemagne en 1906. De ce livre inclassable s’élève une voix puissante, désespérée et révoltée, dont pourtant l’ironie n’est pas absente : un cycle infernal et douloureux, mais aussi burlesque parfois. L’auteur, lorsque paraît ce texte, n’a qu’une trentaine d’années. Il y relate une descente aux enfers, dans un mouvement à la fois spiral et cyclique : en effet, chaque chapitre décrit un nouveau cercle de l’enfer dans lequel s’enfonce le narrateur, chacun plus étroit et plus étanche que le précédent ; cependant, le dernier, « Révolte », cet appel rageur s’adressant à un Dieu hypothétique, répond au second qui évoque l’enfance du narrateur dans un environnement qui ressemble beaucoup à celui qu’a connu Poritzky.

   Nul besoin d’être mort pour connaître l’enfer. Le narrateur se meut dans un univers étriqué, une chambre « petite et basse », dont il ne sort que pour rencontrer des rebuts de l’espèce humaine. En chaque homme croisé il devine un destin semblable au sien, misérable et crapuleux. Chaque passant recèle son lamentable « petit secret » : des pensées coupables pour une chanteuse de cabaret, le refus de donner naissance à un enfant qui perpétuerait sa condition, le désir de tuer… Mais lui, doué de cette capacité incisive à discerner les bassesses de ses congénères, n’échappe pas à leurs travers, se laissant aller aux rencontres de hasard, même si elles le conduisent à une pitoyable maison close où il est le jouet des attentions impudiques de deux laides prostituées. Dans cette pérégrination erratique, il entraîne un lecteur qui lui ressemble :

La misère de l’existence, voilà ce que je prêche. Si la vie te dégoûte, si tu es écœuré, parvenu au zénith du malheur, si ton âme est tellement oppressée qu’elle est sur le point d’éclater, si tu as envie de te faire sauter la cervelle pour te réfugier dans un néant où l’on ne ressent plus rien, alors lis mon livre. Il te consolera en augmentant tes tourments. Tu comprends…
           J. E. Poritzky, écrit en 1900 (citation placée en exergue).

   D’emblée, l’auteur fait du lecteur son frère de misère, supposant qu’ils appartiennent tous deux à la même humanité dévoyée et malheureuse. Ce « Tu comprends… » nous embarque à sa suite, demande d’adhésion, supplication presque, conjonction de solitudes qui permet de retrouver un semblant de fraternité. Le voyage s’annonce rude. L’une des caractéristiques de l’écriture de Poritzky se trouve là : s’adressant directement au lecteur, à lui-même, à Dieu, il se place au centre d’une création qui se révèle un gouffre l’entraînant dans les tréfonds de l’enfer. Le rapport qu’il instaure à Dieu est étrange : en effet, il l’évoque au début et à la fin de son œuvre, le niant tout en s’inscrivant contre lui ou s’adressant directement à lui, dans une démarche presque Schopenhauerienne. L’on pense à ce passage de Parerga et Paralipomena : "S'il y avait un Dieu, je n'aimerais pas être ce Dieu, la misère du monde me déchirerait le cœur." D’ailleurs, « Les portes de l’Enfer » pourraient bien être celles du paradis selon son père. Le second chapitre, en effet, retrace une enfance qui n’a rien d’un vert paradis. Le père du narrateur, comme celui de Poritzky (qui était Chasán -  chantre à la synagogue), l’empêche de lire, considérant que les livres éloignent de la religion.

-          Non, saleté, tu n’es pas pieux. Tu n’aimes pas prier, tu préfères lire tes saloperies allemandes. Mais attends un peu, pour voir ! Dans l’Au-delà, tu n’arrêteras pas de te faire tanner le cuir des fesses pour tout ça.
-          Mais Père, il faut bien que je lise.
-          Non, tu ne dois pas lire. Jette tous ces livres répugnants. Fiche ces ordures au feu ! Prie donc ! C’est ce que tu as de plus intelligent à faire. Ensuite Dieu t’aimera. Sinon Il te méprisera comme il méprise les vulgaires chiens galeux.
Gustave Doré, La Bible. Salomon


Cependant, le narrateur choisit de demeurer fidèle à son amour des livres, ce qui le détourne de ce Dieu terrible. Il ne peut donc se reconnaître en sa famille. L’image de la mère, aimante mais soumise, n’est pas suffisante pour le retenir dans le cercle intime où il a connu son premier enfer. Comme la famille de Poritzky a fui la Pologne pour se soustraire au danger, le double de l’auteur choisi de voyager, s’associant sans le savoir au destin de son peuple condamné à l’errance. Seul rayon de lumière dans cet éloignement : la découverte de l’amour de sa sœur – sentiment qui ne peut s’exprimer qu’en cachette du père. Cette révélation ne peut le rendre que plus malheureux encore, puisque ce départ devient déchirure.

   Ainsi débute un voyage qui conduit le protagoniste d’espoir en désillusion. Ses voyages sont la réplique de ceux qu’a effectués Poritzky : de Francfort à Paris, puis à Berlin, d’enfer en enfer. Il fait l’expérience de la misère et de la faim, comme le personnage de Knut Hamsun. A Paris, au milieu d’étudiants aussi misérables que lui, il est réduit à quémander, à s’immiscer dans ces files interminables de mendiants à la soupe populaire. Parfois, il se passe de repas. 

Prendre un bol vide, une cuillère à soupe et feindre de manger jusqu’à en être rassasié : qui ne réussit pas ce tour de force ne peut pas être à la fois pauvre à Paris et désireux d’étudier.

Parfois il hume une cruche d’eau, s’imaginant y respirer l’odeur de l’alcool dont il rêve. Cette expérience n’est pas un passage. Chaque étape donne naissance à une autre, plus pénible encore. La détresse fait naître l’abjection. La figure maternelle, vieille femme pauvre, aveugle mais aimante, qui le rattache encore au monde, se mue en une représentation honteuse, puisqu’elle a accepté la semence de l’homme honni, le père, dans une étreinte dégoutante. Ainsi, plus aucun repère ne le lie  au bien. Il devient de plus en plus difficile de s’échapper de cet enfer qui semble se refermer sur lui…  A la misère sociale s’adjoint l’infamie. Plutôt que de rechercher la solidarité, le réconfort dans une relation affectueuse ou amoureuse, le narrateur se complait à rabaisser la prostituée avec laquelle il entretient une relation, Claire, la bien nommée, amoureuse de lui. S’il la punit, c’est parce qu’elle le renvoie à sa propre déchéance :

Parce que je suis incapable de l’aimer du fond de mon âme et parce que, pourtant, je voudrais tant aimer quelqu’un tendrement. N’importe quel être humain. Parce qu’elle n’est pas digne que je la serre dans mes bras, parce que j’ai faim, parce que j’ai mal, parce que les hommes ne méritent que du mépris… et pour mille autre raisons encore, qui s’agglutinent et qui, brusquement, assombrissent mon humeur.

Puisqu’il n’est pas capable d’être heureux, il choisit de rendre l’autre malheureux, s’isolant progressivement du reste de l’humanité, ce qui le conduit dans l’un des derniers cercles : Berlin, « la cité cruelle », où les affres de la faim toujours présente,  l’abjection de la mendicité sont intensifiées par la conscience d’une inexorable solitude pareille à la mort. Le narrateur s’imagine cadavre :

J’étais allongé dans mon cercueil, ruminant ma nullité. J’entendais le vent hurler, dehors : cela me comprimait le cœur et me décourageait.
Gustave Doré, gravure pour La Divine Comédie

Mais la mort n’offre aucune échappatoire à cette misère, elle n’est même pas le néant, ne promet aucune ataraxie. Il n’existe pas de solution. Alors, autant se livrer à la fange qui a envahi le monde. La faim le tenaille toujours, obsédante, et faisant de lui un être soumis à toutes les turpitudes. On lui suggère bien une possibilité de trouver de quoi se nourrir, qu’il refuse dans un dernier sursaut de dignité :

A la soupe populaire, lieu de désespoir et de faim éternelle, foyer d’anarchistes, abject montage financier d’une affaire fructueuse, on me conseillait avec bienveillance de me lancer dans la pédérastie, disons … passive. Et si ça ne marchait pas, de rejoindre une équipe active de cunnilingi car ils étaient très demandés.

Cette descente aux enfers, paradoxalement, est à l’origine d’une œuvre née de la faim. Ainsi se dessine un faible espoir – peut-être démenti, l’œuvre tombant rapidement dans l’oubli. Dans une ultime révolte, il apostrophe ce Dieu qu’il a refusé de reconnaître : le dernier chapitre du livre constitue comme une sorte d’antithèse à l’incipit des Confessions de Rousseau – impossible de savoir si Poritzky y a songé, mais le lecteur ne peut s’en empêcher. Ainsi, les malheurs d’une existence terrestre ne seront pas compensés par la perspective du paradis, l’homme n’étant finalement qu’une marionnette manipulée par un Dieu qui n’existe pas. La terrible vision de l’humanité contenue dans les pages de ce livre est sans issue : pourtant, la vivacité de la langue employée ménage des moments de plaisir, l’auteur ne s’interdisant rien, évoquant tous les aspects de l’ignominie, dans un déluge de récriminations mais avec une énergie désespérée. Si l’auteur ne mentionne jamais l’antisémitisme pourtant plus que prégnant à cette époque, son œuvre préfigure pourtant, de manière tragique, la catastrophe à venir, dans laquelle mourront sa femme et sa fille, et à laquelle seule sa mort prématurée le fera échapper. Signalons la remarquable traduction de Dina Regnier Sikiric et Nathalie Eberhardt (comme toujours) qui préserve la verdeur et la force d’une écriture extrêmement contemporaine.

J.E. Poritzky et sa famille



dimanche 23 janvier 2011

Rafael Pinedo : Plop, chronique d'une apocalypse.


 Une bulle de savon qui éclate, transpercée par les rayons du soleil ? Un son joyeux, léger, discret, celui d’une goutte d’eau froissant fugitivement la surface d’un étang ? Non. Plop est un nom, ou plutôt une désignation : à son arrivée sur terre, c’est le bruit qu’a fait l’enfant tombé des entrailles de sa mère directement dans la boue qui recouvre toute la surface terrestre, où l’eau se mêle à la glèbe et aux souillures, et où aucune lumière ne pénètre. Le monde qui accueille ce nouveau-né qui attendra ses dix solstices pour enfin recevoir une ébauche d’identité semble avoir subi l’ultime cataclysme. Quelle apocalypse s’y est-elle produite ? Planète ravagée, parcourue par des meutes errantes organisées en « groupes » hiérarchisés selon des lois sauvages, la terre n’est plus un lieu hospitalier ; chaque colline, chaque anfractuosité recèle un péril ; ainsi les hommes, toujours en mouvement – en effet, la halte ne peut se prolonger car elle expose au risque d’une mauvaise rencontre – ne connaissent pas le repos. La nature a été souillée, pervertie par on ne sait quelle fin du monde. Elle se laisse timidement deviner en quelques endroits non pas préservés, mais moins atteints. Ainsi ce lieu de chasse où se déploient les membres du groupe en quête de gibier.
Ils sont arrivés au Lieu.
C’étaient des ruines, entourées de buissons épineux, certains hauts comme un homme.
De loin, on voyait quelques pans de murs, des poutres, des portes et des fenêtres béantes comme des yeux d’une tête de mort. Tout était recouvert de mousse, de champignons et de lierre à feuilles noires.
Les vestiges de la civilisation disparue ont été dévorés par une nature pourtant peu féconde, mais celle-ci semble les avoir colonisés, digérés, putréfiés. Les maisons n'offrent plus aux regards que des squelettes inquiétants, et personne ne songerait à s'y abriter. La pluie envahit tout, diluant le paysage, le noyant, abolissant la distinction entre les éléments :  l'eau se mélange à la terre, fusion malsaine et dangereuse - cette masse noire peut parfois consumer celui qui s'y aventure. Le roman, d'une écriture sèche et incantatoire, multiplie les  évocations de pièges guettant les humains trop confiants, qu'ils émanent du milieu lui-même, ou qu'ils aient été placés sur leur chemin par d'autres hommes. Ici, chacun est à la fois chasseur et proie.

Anselm Kiefer, Burning rods (1984-87)


   L'humanité a subi un sort ambigu. En effet, elle semble être revenue à une forme d'animalité, puisque les activités s'organisent autour de deux préoccupations essentielles : la nourriture et le sexe. La recherche d'une pitance est l'activité primordiale : elle est rare et de mauvaise qualité. Le Lieu inhospitalier décrit dans le chapitre intitulé "La chasse" regorge d'un gibier convoité mais dangereux : des chats. Faute de ceux-ci, l'on se rabat sur les rats, les insectes, des restes de viande corrompue sur une carcasse abandonnée; à défaut - ou, au contraire, ripaille ; de la chair humaine, prélevée sur les cadavres rencontrés, ou sur ceux que l'on a abattus pour les "recycler". Ce terme, régulièrement employé dans le texte, établit aussi un lien entre cette apocalypse et un passé historique marqué par la trahison des valeurs humaines et la barbarie institutionnelle. L'organisation de cet embryon de société, en effet, est complexe. Groupes, "Brigades" hiérarchisées, "Volontaires", "Récréation"... tous les humains sont classés selon leurs compétences ou leurs inaptitudes, les plus faibles étant voués à la mort afin que leur cadavre puisse servir. Cette organisation complexe se greffe sur la sauvagerie latente; chaque occasion particulière révèle les plus bas penchants de l'homme.

   Les relations entre humains ne sont plus régies que par l'intérêt individuel. Dans le Groupe, il n'est jamais question de solidarité, chacun tentant de maintenir sa place pour survivre et pour utiliser l'autre à des fins personnelles. Le verbe "utiliser" désigne d'ailleurs l'acte sexuel : aucune réciprocité n'existe dans le plaisir recherché. Jamais le sexe n'est voué à la procréation : la naissance d'un enfant est une calamité - la mère de Plop, la Chanteuse à la joie contagieuse, se prostre et cesse de chanter lorsqu'elle le met au monde. L'on pratique le sexe pour assouvir un besoin ; celui qui dispense à l'autre la satisfaction charnelle n'a pour seul but que d'extorquer un privilège, d'asseoir sa place au sein de ce conglomérat d'individus dépourvus d'identité et que ne rassemble que l'instinct de survie. Parfois, comme Plop avec la femme du Commissaire Général, la revendication est d'obtenir à son tour la satisfaction sexuelle, mais elle ne se produit jamais dans l'échange, chacun prenant son plaisir à son tour, et dans la douleur.

Un jour, au milieu des spasmes de plaisir, Plop a fait semblant de tomber sur elle. Sa bouche s'est retrouvée contre l'un des seins. Il l'a mordu. Elle a juré que jamais elle n'avait ressenti quelque chose de pareil. 
Elle lui a demandé de passer sa bouche, sa langue sur sa poitrine.
Plop a répondu qu'elle devait lui donner quelque chose en échange.
- Quoi? a-t-elle demandé.
- Du plaisir, a-t-il répondu, sachant qu'elle aurait dit oui à n'importe quoi.
Il lui a demandé de lui bander les yeux, de l'attacher, de le couper, de le contraindre, c'est comme ça qu'il jouissait, lui.

   Parodie de relation amoureuse, qui finalement n'a pour objectif que d'aboutir à la condamnation de la femme et de son mari, dans le plan conçu par Plop pour échapper à sa condition. Cependant, le récit ménage des surprises. Parfois, il semblerait que naisse un penchant ou une véritable affection. Plop entretient avec la vieille qui l'a sauvé une relation mêlée de respect ; lors de sa rencontre avec Bizarrine, il éprouve un sentiment ambigu, peur et attirance qui s'expliquent par cette humanité qu'elle possède en plus. En effet, la jeune fille et la Vieille ont en commun la lecture : dans ce monde déchu, peu d'être savent qu'existent des livres. Lire se transmet comme un secret, par l'initiation au sein d'un groupe d'élus qui doivent cependant se cacher. Ce monde mort est celui où les livres n'existent plus : le peu d'humanité qui subsiste est lié aux quelques pages qui demeurent, conservées précieusement et en cachette.

Anselm Kiefer
   Mais Plop, qui porte en lui le germe de la rébellion, le survivant inattendu qui pourrait rendre à l'humanité certaines de ses qualités, choisit un chemin ambigu : pour lui, le salut passe tout d'abord par l'exercice du pouvoir - et son intelligence se met au service de son opportunisme, puis par la mort recherchée et accueillie comme une délivrance. Le livre s'ouvre sur l'image de l'homme mourant, attendant sa fin qui se rapproche à chaque pelletée que l'un de ses congénères jette sur lui, prisonnier d'un trou qui devient son tombeau.

A chaque pelletée, à chaque poignée de terre qui tombe sur se tête, une image de sa vie émerge de son esprit.
Comme ça, jusqu'à maintenant, la fin.
Tout cet effort a été fait pour ce moment, pour arriver à ça, pour pouvoir, enfin, mourir.

   Le roman de Rafael Pinedo, auteur argentin mort en 2006, est âpre, violent, parfois insoutenable. Son écriture lapidaire souligne une réflexion désespérée sur l'humain et le monde, sur ce qu'il pourrait devenir après les livres. Sa lecture évoque un autre grand texte, La Route, de Cormac McCarthy, écrit quelques années après ce texte. Mais ici, il n'est guère question d'apprentissage. Si quête il y a elle s'inscrit dans une humanité privée de tous ses repères, puisqu'avec les livres ont disparu tous les liens qui favorisent la transmission : aucune mère, aucun père ne peut ici se charger de conserver en l'enfant l'étincelle du bien...



lundi 17 janvier 2011

The Black Herald, issue # 1

  Voici le premier numéro du Black Herald, la revue littéraire créée par Blandine Longre et Paul Stubbs. Vous pouvez la commander ici, sur le site de Black Herald Press.

dimanche 9 janvier 2011

Claude Chambard : lire, écrire, vivre...

Robert Campin, Nativité, vers 1425, Musée des Beaux-Arts de Dijon
   
Lire, c’est accepter de se perdre en chemin, de se livrer aux rencontres de hasard ou au destin… Le  parcours d’un lecteur emprunte souvent des voies inattendues et ménage des rendez-vous surprenants. C’est la richesse et la beauté de la littérature que de mettre en présence des textes et des êtres, combinant réflexion et sensibilité, construisant un lien fort et humain. On oublie souvent que l’auteur est d’abord un lecteur, que son œuvre se construit dans un environnement littéraire, une proximité particulière, qu’un texte s’écrit forcément en hommage ou en opposition à un autre… La théorie littéraire s’est emparée de cette idée, développée dans la notion de dialogisme de Bakhtine ou de la transtextualité chez Genette. Mais le lecteur et l’auteur peuvent ignorer ces théories pour aborder l’œuvre de manière personnelle, intime, comme un pont jeté à travers l’espace et le temps, source d’une communication étroite et absolue qui fait appel à l’intelligence aussi bien qu’aux sentiments et aux sensations (car les sens aussi sont en jeu dans l’écriture ou la lecture, qui ne sont pas des activités abstraites).
   Il est des auteurs qui reconnaissent plus facilement que d’autres ce qu’ils doivent à leurs lectures. Claude Chambard est de ceux-là. Souvent, à la fin de ses livres, l’on peut lire des remerciements, à des amis, à des poètes, des philosophes, des romanciers qui ont jalonné son itinéraire de lecteur. Ainsi, souvent il cite Walter Benjamin, mais aussi Flaubert, Sebald, Voltaire, et d’autres : Britten, Tarkovski et Roublev – les personnages de Stalker aussi (à la fin d’Allée des Artistes) … Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire toute son œuvre, et la découvre comme elle se présente, de manière vivante et éclatée, l’auteur privilégiant la forme poétique et la nouvelle au roman. Ce n’est pas pour me déplaire. J’ai dit ici déjà ma prédilection pour la nouvelle. Elle est pour moi à l’image du monde, chaque texte représentant un éclat, un fragment, qui trouve sa place, petit à petit, dans une œuvre qui se construit. Mais l’exploration de cette œuvre sincère et originale révèle peu à peu une très grande cohérence dans la diversité.

Allée des Artistes

   Exploration, voyage… Le chemin que j’emprunte comporte quelques haltes qui seront loin de refléter la complexité de cette œuvre à la fois universelle et personnelle. J’y pénètre par l’Allée des Artistes, récit intime et bouleversant dans lequel s’entrecroisent souvenirs, songes, rêveries littéraires, reconstruction d’un monde perdu. Une quête éperdue dont on ne sait si elle s’inscrit dans le réel ou l’imaginaire d’un écrivain lecteur, mais qui se heurte à l’insaisissable, celui du temps que l’on ne peut retrouver hors des mots, d’images fugaces, de bribes de mémoire un instant ressuscitées. Le récit est celui d’une errance dans un endroit à la fois familier et transformé, D., la ville de l’adolescence de l’auteur, celle de l’amitié avec M., l’ami disparu, compagnon d’apprentissage du monde, d’éveil aux arts. Magdi Senadji le photographe, capable de figer pour l’éternité la sensation volatile, l’instant fugitif. Mais pour le narrateur / auteur / personnage, dont les pas se confondent parfois avec ceux de l’homme au macintosh, cet être mystérieux onze fois croisé dans l’Ulysse de Joyce, dont des analyses (celle de Nabokov en particulier) font le double de Joyce lui-même, une figure d’auteur hantant son œuvre pour l’éternité, les lieux se dérobent, ont changé, sont voilés :
   L’image du monde est projetée à l’envers sur la rétine. Dès lors, le monde n’est-il pas une hallucination de l’œil ? A travers les six carreaux, est-ce le monde que je vois, ou l’intérieur de mon œil ? Le monde passe dans mon œil, c’est le plus long mouvement immobile qui soit.
   Ne nous pressons pas ;
   La pluie tombe à gauche, pas à droite. Est-ce un effet de lumière ? une volonté du cinéaste ? un désir de l’écrivain ? une hallucination du spectateur, du lecteur ?
   La pluie emplit l’image le long de la rivière. La rivière sépare les deux berges. D’un côté, des arbres, de l’autre, des cavaliers. D’un côté, l’à-peu-près, de l’autre, le flou, entre les deux, l’incertitude. Andreï Tarkovski nous montre cette évidence dans Andreï Roublev précisément, mais sans doute dans tous ses films dans lesquels la pluie et le travelling – Stalker, souvenez-vous du voyage en draisine dans la zone interdite – sont des éléments fondateurs.
   Ce « je », ce « nous » désignant l’auteur et son ami deviennent un « il » presque indiscernable, tant les deux personnalités se fondent dans ce désir de connaître le monde, par leur regard particulier de photographe ou d’écrivain en devenir. Cette « marche » douloureuse est solitaire mais accompagnée pourtant par le souvenir des livres lus, des personnages rencontrés dans ces lectures, et qui peuplent la mémoire encore plus densément que les vivants oubliés. Les vivants… où sont-ils ? L’allée des artistes est bordée de statues, de monuments : de sépultures. C’est au pays des morts que C. C. est parti chercher son ami disparu, que les mots nés de la mémoire font renaître en un portrait tendre mais brouillé par le temps. Ainsi l’écriture est-elle recherche, celle du temps perdu, du monde disparu, du lien qui, au-delà de la mort, ne s’est pas dissous mais un peu voilé.
   Qui marche ?
   Qui boite ?
   Qui poursuit l’invisible ?
   Le texte est beau, limpide, mais l’énigme qu’il suscite est complexe, existentielle. Un questionnement déchirant, qui demeurera peut-être sans réponse, mais dont la formulation établit un lien entre le passé et le présent, entre la vie et les morts, entre l’auteur et le lecteur cheminant ensemble dans cette commune solitude.

La rencontre dans l’escalier

   Publié lui aussi par les éditions de l’Atelier In8, ce texte érotique constitue une étape dont, dans une première lecture, je n’avais pas saisi toute l’importance. Sans lien apparent avec l’œuvre évoquée ci-dessus, il  approche de manière surprenante et désespérée de thèmes présents dans Allée des Artistes, celui de la rencontre impossible et de la relation instaurée avec monde de l’écriture et de la lecture.
   La nouvelle, assez courte, foisonne pourtant d’idées, de pistes ouvrant sur une réflexion essentielle : les livres créent-ils un lien entre les hommes ou les séparent-ils ? Deux voix s’entrecroisent, celle de Clément, écrivain, occupé à la traduction de l’œuvre d’un auteur chilien qu’il n’a jamais rencontré, et celle d’Hortense, sa femme, qui passe ses journées à lire dans un grenier des œuvres érotiques traduites du chinois. Un couple aimant, uni par le désir du corps de l’autre, mais que les livres semblent éloigner l’un de l’autre. Ainsi Clément et Hortense vivent-ils dans des espaces séparés, le traducteur dans son bureau, sa femme dans ce grenier qu’elle quitte pour se promener ou aller nager. Leur rencontre n’a lieu que dans leur chambre close, propice au contact des corps, au plaisir partagé, mais l’homme, très vite, s’aperçoit que s’est interposée entre eux une présence mystérieuse, un homme dont il ne voit pas le corps mais qui pourtant entraine sa compagne dans des ébats auxquels il ne peut se joindre.
   La lecture est ici associée à l’élan vital : « Je lis, je vis », dit Hortense, « Je jouis, je vis ». L’acte de lire s’inscrit dans le plaisir ; ces textes dont l’homme ne comprend pas bien l’intérêt, « d’un érotisme désuet, bien peu excitant », sont pour elle source d’une intense jouissance intellectuelle aussi bien que physique.
   Je suis remontée dans mon grenier. J’ai trouvé un exemplaire magnifique sur grand Vergé du Xixian ji – le Pavillon de l’Ouest – sans nom de traducteur. Je coupe lentement, avec délectation, les pages bruissantes. La lecture me soulage et me redonne des forces, puis des joies, du plaisir, du vrai plaisir, de la jouissance.
   « Sans nom de traducteur » : or Clément, lui, est celui dont s’effacera le nom, puisque sa tâche est d’ « écrire les autres », c’est-à-dire de disparaître. D’ailleurs, ce travail d’écriture l’éloigne de la lecture :
   Je me suis trouvé un petit fauteuil près d’une lucarne et, installée là, je lis des heures pendant que Clément, à l’étage en dessous, s’évertue à rendre en français ce qu’il perçoit du travail d’un écrivain qu’il ne connaît même pas. Je crois que c’est cela qui lui manque, le temps de la lecture. Il traduit, il traduit, il traduit mais il ne lit plus.
   Lire est donc un acte vital et nourricier. Sans la lecture Clément s’éloigne du réel et se laisse de plus en plus perturber par cette rencontre fantomatique qu’il fait parfois, dans cet escalier qui donne son titre au récit : une main invisible, dispensant un plaisir involontaire, violent et destructeur, et qui lui rappelle cet homme sans corps qui fait l’amour à sa femme à côté de lui. Traduire l’a-t-il éloigné de lui-même ? Est-il en train de devenir un autre ?
   La sensualité des mots et des situations se fond avec l’effroi. Le plaisir pur n’existe plus, il s’associe à une hantise. Ce récit érotique joue chez le lecteur d’un double attrait, Eros et Thanatos mêlés, l’un prenant sur l’autre le pouvoir. Et l’écrivain privé d’œuvre et de lectures disparaît, absorbé par un néant dont il ressuscite, uni à cette présence inquiétante en haut de l’escalier…

Young Appolo

   Publié aux éditions de la Cabane, ce texte au titre énigmatique, très court, semble à l’opposé du précédent. Claude Chambard y fait entendre une voix différente, et pourtant, là aussi, il s’agit  de livres, de mort… D’amour aussi, celui que Claude Chambard éprouve pour un auteur que nous vénérons tous deux (et nous sommes loin d’être les seuls) : Walter Benjamin, ce philosophe dont la pensée embrasse tous les domaines mais s’inscrit dans l’idée du seuil, du passage, et dont l’existence individuelle se fond dans le drame universel.
   Ce texte profond et poétique fait subtilement renaître le fantôme de l’auteur disparu à Port-Bou, dans sa chambre de l’Hôtel Francia. Une silhouette d’abord, observée de loin semble-t-il, mais dont on pénètre la conscience habitée par l’incertitude, l’effacement d’un passé que de toute façon il ne pourra jamais retrouver. Ce personnage discret appartient à notre monde, mais demeure presque invisible. Sa vie est vouée à l’écriture et aux livres, « locataire » de la bibliothèque dont il s’efforce de lire tous les ouvrages même si cette tâche est vouée à l’échec. Cette existence dans les mots est un devoir, une nécessité à laquelle il ne peut échapper.
   Il a l’air de chercher un mot, puis le suivant. Comme s’il devait combler un immense vide de langue. Une sorte d’angoisse.
C’est un sacré travail, dur & ingrat.
Il faut trouver l’impulsion, instinctivement, ça ne s’apprend pas.
Chaque jour, il faut avoir la volonté de trouver un mot, puis le suivant.
Par le courage, une nécessité vitale.
Ça ne s’explique pas.
Le travail ne s’explique pas, jamais.
Il faut juste montrer.
C’est de l’ignorance. Il ne faut pas avoir de complexe. L’ignorance est une bénédiction. On demeure vivant, spontané & sincère.
   Peu à peu le texte nous conduit dans la conscience de Walter Benjamin – ou de cet homme qui lit et écrit – et le « il » cède au « je » ; ce passage coïncide avec le moment de la révélation pour le lecteur. La silhouette s’incarne au moment où la mort s’approche, dans une série de notations brèves, bribes qui construisent un être dont lequel chaque lecteur peut éprouver l’humanité, dans cette attente qui fait fuir les mots :
   Je n’ai plus de force dans les mains.
Les mots se dérobent, ils ne comprennent pas qu’ils sont le récit sans moi.
  Les mots survivent « sans moi », c’est pourquoi l’écrivain et le lecteur peuvent avoir la certitude d’avoir déjà croisé cette ombre vivante, en lequel, un instant, va se fondre l’auteur… Finalement, si l’approche de la mort a éloigné les mots, ceux-ci sont la survie d’un homme, d’une pensée éclatante née dans la discrétion, et qui, aujourd’hui, nous hante toujours et nous fait vivre.


   Ainsi, à travers ces trois textes très différents, se dessine une œuvre riche reflétant les préoccupations d’un auteur à la recherche de lui-même mais aussi tourné vers les autres. Sa générosité  le place au cœur de l’humanité, à la croisée des chemins, écrivant, lisant, diffusant ses réflexions et relayant celles qui lui sont chères. Une vie dans les livres, dans les phrases, dans les mots, dans la quête d’un rythme, d’une sonorité qui rendra à la pensée toute sa puissance. La multiplicité des thèmes ne peut masquer une lancinante préoccupation : comment, au-delà de la fatalité, les mots peuvent-ils à la fois nous lier et nous faire (sur)vivre ? Les textes de Claude Chambard s’adressent directement à chacun d’entre nous : les figures de l’auteur et du lecteur y sont imbriquées à tel point que nous pouvons tous, qui que nous soyons, nous y reconnaître un peu, et nous abandonner à cette réflexion profonde et essentielle sur la place de la littérature dans notre existence.
      
Titien, La Vierge et l'enfant...

Young Appolo (2008)

Allée des Artistes a été publié aussi dans le coffret Travelling : Ed Wood en a fait une belle critique ici.